‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 100 sur 247 · CAPTURE D’UN PETIT GORILLE · texte numérisé non relu

CAPTURE D’UN PETIT GORILLE

C’était un petit être de deux ou trois ans, qui avait deux pieds six pouces, aussi farouche d'ailleurs et aussi indocile que s'il eût atteint tout son développement.

Mes chasseurs, que j’aurais embrassés, l'avaient pris dans le pays entre Rembo et le cap Sainte-Catherine. D’après leur rapport, ils allaient, au nombre de cinq, gagner un village près de la côte, et traversaient sans bruit la forêt, lorsqu’ils entendirent un cri qu’ils reconnurent aussitôt pour celui d’un petit gorille qui appelait sa mère. Tout, du reste, était silencieux dans la forêt; il était près de midi ; ils se décidèrent à se porter du côté d’où venait ce cri , qui se fit entendre une seconde fois. Le fusil à la main, ils se glissèrent tout doucement dans un épais fourré où devait être le petit gorille; quelques indices leur firent reconnaître que la mère n'était pas loin ; il y avait même à croire que le mâle, le plus redoutable de tous, se trouvait aussi aux environs. Pourtant les braves gens n'hésitèrent pas à tout risquer pour prendre, s’il était possible, un jeune sujet vivant, sachant bien quelle joie me ferait cette capture.

Ils virent remuer les buissons ; ils se faufilèrent un peu plus avant, silencieux comme la mort, et retenant leur respiration. Bientôt ils aperçurent, spectacle bien rare, même pour ces nègres, un jeune gorille assis, mangeant quelques graines à peine sorties de terre; à quelques pas était aussi la mère , assise de même et mangeant du même fruit. Us se décidèrent à tirer: il était temps; car au moment où ils levaient leurs fusils, la vieille femelle les aperçut; ils n’avaient plus qu’à faire feu sans un instant de retard. Heureusement, ils la blessèrent à mort.

Elle tomba. Le petit gorille , au bruit de la décharge , se précipita vers sa mère, et se colla contre elle, se cachant sur son sein, et embrassant son corps. Les chasseurs s’élancèrent avec un hourra de triomphe; mais leurs cris rappelèrent à lui le petit animal qui, lâchant le corps de sa mère, s’enfuit vers un arbre et grimpa avec agilité jusqu’au sommet, où il s’assit en poussant des hurlements sauvages.

Nos gens étaient bien embarrassés pour l’atteindre; ils ne se souciaient pas de s’exposer à ses morsures, et, d’un autre côté, ils ne voulaient pas tirer sur lui. A la fin, ils s’avisèrent d’abattre l'arbre

L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

et de jeter un pagne carré sur la tête du petit monstre, en profitant du moment où il était aveuglé; ce qui n'empêcha pas un des hommes d'être mordu grièvement à la main, et un autre d’avoir la cuisse entamée.

Comme ce petit animal, chétif de taille, il est vrai, et tout enfant par l'âge, était d'une vigueur étonnante, et que rien ne pouvait modérer sa fureur, on ne savait comment l’emporter. Il ne cessait de se débattre; on finit par lui enfermer le cou dans une fourche, qui l'empêchait de s’échapper et qui le tenait à distance. C’est dans cet équipage qu’on nous l’amena.

Le village était tout en émoi. L’animal, enlevé de la pirogue où il avait dû faire un court trajet sur la rivière, rugissait et beuglait; ses pelils yeux lançaient autour de lui des regards farouches; on voyait que, s’il eût pu attraper quelqu’un de nous, il lui aurait fait sentir sa colère.

Je m'aperçus que la fourche lui blessait le cou, et je songeai aussitôt h me procurer une cage. En deux heures on me construisit une petite cabane de bambou très -forte, avec des barreaux solidement fixés et assez espacés pour que le gorille pût être vu, et voir luimême au dehors. Il fut jeté de force là-dedans; et pour la première fois je pus jouir tranquillement du spectacle de ma conquête.

C’était un jeune mâle, qui évidemment n'avait pas encore trois ans ; tout à fait en état de marcher seul , il était doué pour son âge d'une force musculaire extraordinaire. Sa face et ses mains étaient toutes noires, ses yeux moins enfoncés que ceux des adultes. Les poils de sa chevelure commençaient juste aux sourcils cl s’élevaient au sommet de la tête, où ils étaient d’un brun rougeâtre, pour redescendre des deux côtés de la face jusqu’à la mâchoire inférieure, en dessinant des lignes assez pareilles à nos favoris. La lèvre supérieure était bordée d'un poil peu fourni et grossier, plus long sous la lèvre inférieure. Les paupières étaient très-minces, les sourcils droits, et longs de trois quarts de pouce.

Le pelage du dos était gris de fer, tirant sur le noir vers les bras, et tout à fait blanc autour de l’anus. La poitrine et le ventre étaient velus aussi; mais vers la poitrine le poil était un peu moins fourni et plus court. Sur les bras, ce poil s’allongeait plus que partout ailleurs,

Page 1