PORTRAIT DU PETIT GORILLE
et paraissait d’un noir grisâtre, co qui provenait de ce qu’il était noir à sa racine et blanchâtre à son extrémité. Aux poignets et aux mains, le poil était noir et descendait sur les doigts jusqu’à la seconde phalange, quoique ce ne fût encore que le duvet précurseur des longs poils qui recouvrent la partie supérieure des doigts de l’adulte. Les poils des jambes étaient d'un noir grisâtre qui devenait plus foncé à mesure qu’il se rapprochait des chevilles; celui des pieds était tout noir.
Quand je vis le petit camarade solidement enfermé dans sa cage, je m’approchai pour lui adresser quelques paroles d’encouragement. 11 se tenait dans le coin’ le plus reculé; mais dès que j’avançai, il rugit et s’élança sur moi, et quoique je me fusse retiré le plus vite possible, il réussit à saisir mon pantalon qu’il déchira avec un de ses pieds ; puis il retourna vite dans son coin. Cette attaque me rendit plus circonspect ; pourtant je ne désespérais pas de parvenir à l’apprivoiser.
Il était accroupi au fond de la cage ; ses yeux gris lançaient des regards méchants; je n’ai jamais vu une face plus sombre que celle de ce petit animal.
La première chose que j’avais à faire, c’était d’épier les besoins de mon prisonnier. J’envoyai chercher les fruits de la forêt que cet animal préfère , et je les plaçai avec un vase d’eau à sa portée. Mais il se tint complètement sur la réserve , et 11e voulut toucher à rien, que je ne me fusse éloigné à une distance considérable.
Le second jour je trouvai Joë — c'est le nom que je lui avais donné — plus farouche encore que le premier. Il s’élançait avec des cris et des bonds sauvages contre quiconque approchait de sa cage et semblait prêt à nous mettre tous en pièces. Je lui jetai ce jour-là quelques feuilles d'ananas, dont je remarquai qu’il ne mangeait que les parties blanches. Il semblait, du reste, avoir bon appétit, quoique alors , et pendant le reste de sa courte existence , il refusât tout autre aliment que les feuilles, et les fruits de sa forêt natale.
Le troisième jour, il était plus que jamais refrogné et sauvage, beuglant dès que quelqu’un faisait mine de l’approcher, et se retirant
Ï34 L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
alors dans son coin on s'élançant pour attaquer l’importun. Le quatrième jour, pendant que personne n'était là, il réussit à arracher deux des barreftux de sa cage, et s'échappa. J'arrivai juste au moment où on venait de s’apercevoir de sa fuite; aussitôt je mis sur pied tous les nègres et je les envoyai cerner le bois pour ressaisir le fugilif. Comme je rentrais vite chez moi pour prendre un de mes fusils, j’entendis un grondement menaçant qui sortait de dessous mon lit. C’était maître JoC qui se tenait caché là et qui guettait tous mes mouvements. Je formai aussitôt les fenêtres, et j’appelai mon monde pour garder la porte. Quand Joë vit cette foule de visages noirs, il devint furieux; l’œil étincelant, exprimant sa rage par tous les muscles de sa petite face et par les contorsions de son petit corps , il s'élança de sa cachette. Nous sortîmes en fermant la porte sur lui, et nous le laissâmes maître du logis, aimant mieux combiner quelque plan pour le reprendre à loisir, que de nous exposer à ses terribles dents.
Mais comment nous emparer de lui? C’était là le difficile. Il avait déployé déjà tant de force et de fureur que je ne me souciais pas de me faire mordre dans une lutte corps à corps. Cependant Joë se tenait au milieu de la chambre , surveillant ses ennemis du dehors, et observant avec quelque surprise les objets qui l’entouraient. J’avais peur que la sonnerie de ma pendule n’appelàt sa fureur sur ce précieux objet. Certes, j'aurais bien laissé Joë en possession de ma chambre, mais je craignais qu’il ne détruisît plusieurs articles de prix fort curieux que j’avais suspendus aux murs.
A la fin, le voyant un peu calmé, j’envoyai quelques hommes chercher un filet, et, ouvrant vite la porte, je le lui jetai sur la tête. Heureusement nous réussîmes du premier coup à en entortiller le diablotin qui se mit à pousser des rugissements effroyables, et à frapper et à donner des coups de pieds en tous sens, sous le filet où il était empêtré. Je le saisis par la nuque, deux hommes lui prirent les bras et un autre les jambes ; ainsi tenue par quatre hommes, cette extraordinaire petite créature nous donna une peine infinie. Nous la portâmes aussi vite que nous pûmes dans sa cage que l'on avait réparée, et nous l’y enfermâmes de nouveau.
Je n’ai vu de ma vie une bête si furieuse. Elle s’élançait sur tout