MOX CAPTIF EST INDOMPTABLE. J
ce qui s'approchait; elle mordait les barreaux de sa prison, elle nous lançait des regards sinistres et venimeux, et chacun de ses mouvements révélait une nature féroce et intraitable.
l’as de changement pendant les deux jours qui suivirent; son humeur farouche ne fléchissait pas ; j’essayai alors de ce que pourrait le jeûne pour dompter sa violence. Il devenait d’ailleurs assez embarrassant d’aller lui chercher sa nourriture dans les bois, et j’avais besoin de l’accoutumer aux aliments moins sauvages que je plaçais devant lui. Mais il ne voulut toucher il rien ; et quant à son humeur, tout ce que je gagnai, après un jeune de vingt-quatre heures , c’est qu'il vint lentement prendre dans ma main des graines de la forêt , pour aller les dévorer dans son coin.
L’étude attentive à laquelle je me livrai pendant une quinzaine de jours ne me donna pas plus d’espoir. 11 grondait toujours après moi; ce n’était que lorsque la faim le pressait qu'il venait prendre dans ma main la nourriture de son choix, et pas d’autre. Au bout de celte quinzaine, comme je venais lui porter A manger, je m’aperçus qu’un bambou de sa cage avait été rongé, et que l’animal s’était échappé de nouveau. Heureusement il n’était pas encore loin , et en regardant autour de moi, je vis maître Joë qui courait h quatre pattes, et avec une grande vitesse, h travers une petite prairie, vers un massif d’arbres.
J'appelai mes hommes pour lui donner la chasse. Dès qu’il nous vit, avant qu’on pût l’atteindre, il prit sa course vers un autre bouquet de bois. Nous le cernâmes ; mais au lieu de monter sur un arbre, il se tint avec défiance sur la lisière du petit bois. Cent cinquante personnes à peu près s’avancèrent et se formèrent en cercle autour de lui pour le resserrer peu ii peu; alors, il se mit à hurler et s’élança sur un pauvre diable qui était en avant, et qui, de frayeur, tomba par terre. Cette chute, qui préserva l’homme, embarrassa Joë et nous donna le temps de jeter sur lui les filets que nous avions apportés.
Quatre des nôtres le portèrent au village pendant qu’il se débattait. Cette fois je ne me fiai plus à sa cage; mais je lui passai une petite chaîne autour du cou. Il résista de toutes ses forces à. cette opération, et il ne fallut pas moins d’une heure pour enchaîner solide-
J16 L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
ment ce petit animal dont la force était vraiment quelque chose de prodigieux.
Dix jours après, il mourut subitement. Il paraissait cependant en bonne santé, et mangeait abondamment de ses aliments ordinaires, qu’on lui apportait chaque jour. Sa mort fut accompagnée de quelque souffrance.
Il n’avait pas cessé jusqu’à la fin de se montrer indomptable; et quand on l’eut enchaîné, il ajouta la sournoiserie aux autres vices de sa nature. Ainsi il lui arriva plusieurs fois, quand il venait prendre sa nourriture dans ma main, de me regarder bien en face pour occuper mon attention, et pendant ce temps il avançait son pied, et m’accrochait la jambe. Il mit ainsi mon pantalon en pièces plusieurs fois, et, si je ne me fusse reculé à temps , je n’aurais pu me préserver moi -même. Enfin, je me vis obligé de prendre des précautions infinies pour l’approcher. Les nègres ne pouvaient passer près de lui sans le mettre en fureur. Vers la fin il me reconnaissait bien , et ne semblait pas avoir peur de moi; malgré cela on voyait qu’il couvait, même contre moi, l’ardent désir de se venger.
Quand je l’eus mis à la chaîne, j’avais rempli de foin une moitié de tonneau , que je plaçais près de lui pour lui servir de couchette. Dès le premier moment il en comprit l’usage. C’était plaisir de le voir remuer le foin et se blottir dans ce nid, lorsqu'il se sentait fatigué. I-a nuit venue, il le remuait encore, et il en prenait des poignées pour se couvrir, une fois qu'il était pelotonné dans son lit.