CHASSE NOCTURNE A L'HIPPOPOTAME
Nous en élions séparés par un autre buisson que nous atteignîmes en rampant dans un profond silence. Arrivés là. nous n'étions plus qu’à quinze pas environ de la bête. Il arrive quelquefois que des nègres sont tués à la chasse de l'hippopotame; l’animal, s’il n’est que blessé, se retourne avec fureur contre l’assaillant, et l’expérience a appris aux chasseurs nègres que la seule manière de l’attaquer sans danger, c’est de l'approcher par derrière. Il ne peut pas se retourner vite, et cette lenteur donne au chasseur le temps de se sauver. Celte fois nous ne pouvions pas prendre tout à fait nos avantages; je résolus néanmoins de tirer sur l’animal ; j’étais à peu près sur de le tuer à quinze pas, malgré le peu de clarté que nous avions.
Igala et moi nous ajustâmes la bêle. Il fit feu, puis, sans regarder l’effet du coup, il s’enfuit aussi vite que le lui permettait une bonne paire de jambes. Je n’étais pas prêt en même temps que lui, et je tirai un moment plus tard; mais avant de fuir aussi, exercice qui m'était moins familier qu’à Igala, je m’aperçus que ce n’était pas nécessaire : la bête avait chancelé un moment, puis était tombée morte.
Notre chasse finit là celte nuit; aucun animal du troupeau ne devait plus venir dans l’endroit où un des leurs était étendu, lin nous en retournant, Igala me dit que j’avais eu tort de ne pas prendre la fuite comme lui; il paraît que c’est le complément obligé de la chasse à l’hippopotame. Notre succès mit tout le village en joie, car la viande y était très-rare. Les hommes allèrent au point du jour écorcher l’animal, dont ils rapportèrent la chair et la peau. J’empaillai celle-ci, qui se trouve dans ma collection.
Cette viande a à peu près le goût du bœuf, la fibre en est plus épaisse, sans graisse; c’est un mets agréable et sain que les nègres aiment beaucoup.
L’hippopotame se trouve dans la plupart des fleuves de l’Afrique qui aboutissent à l’Atlantique ou à l’Océan Indien, mais dans aucun de ceux qui se rendent à la Méditerranée, le Nil excepté. Dans le Nil même, il faut remonter assez haut pour io rencontrer. Cet amphibie abonde au sud de l’Équateur et dans l’intérieur de l’Afrique. Quoiqu’il y ait beaucoup d’hippopotames dans le Femand-Vaz, je les ai trouvés plus nombreux dans l’Ogobay et dans les autres cours d’eau de l’intérieur ; et j’ai lieu de croire que plus loin encore, dans les régions
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inexplorées du centre, ils sont répandus en plus grande quantité. C'est un animal grossièrement bâti et pesant, remarquable surtout par l’énormité de sa tête, dont la mâchoire supérieure m’a semblé mobile comme celle du crocodile, et par la petitesse tout à fait disproportionnée de ses jambes. Le mâle est beaucoup plus gros que la femelle ; parvenu à toute sa croissance, il égale quelquefois l’éléphant, non pas en hauteur, mais en volume. Les plus gros en marchant balayent presque l’herbe avec leur ventre.
Les pieds, d’une configuration curieuse, sont disposés à la fois pour marcher sur les joncs ou le limon du lit des rivières, et pour nager avec facilité. Le pied est divisé en quatre doigts courts, grossiers et très-écartés les uns des autres, structure qui permet à ces animaux de marcher assez vite sur la vase. J’en ai vu, quand ils prenaient l’alarme, courir au fond de la rivière, pendant que leur dos en rasait la surface.
La peau de l’hippopotame adulte a d’un pouce et demi à deux pouces d’épaisseur; elle est très-forte et très-rugueuse, et à l’épreuve de la balle ordinaire, sauf quelques endroits où elle s’amincit, par exemple derrière l’oreille et près des yeux. Il n’a pas de poil, h l’exception de quelques soies courtes à la queue, et de quelques houppes de quatre ou cinq poils chacune, disséminées autour du museau. La couleur de la peau est d’un jaune limoneux, qui prend une teinte rosée sous le ventre. Cette couleur devient plus foncée chez l’animal parvenu à toute sa croissance. Scs dents sont au nombre de 36, savoir:
Incisives, canines, molaires, .
Après avoir souvent observé les allures de l'hippopotame, je me suis assuré que ces énormes dents crochues, qui donnent à sa mâchoire un aspect si hideux, sont destinées surtout à arracher du fond de l’eau les longues herbes dont il fait en grande partie sa nourriture. J’ai vu souvent ces animaux descendre au fond du fleuve, y rester quelques minutes , ^uis reparaître tenant entre leurs défenses des paquets d’herbes, qu’ils venaient mâcher à loisir. Ces défenses fournissent l’ivoire le plus blanc que l’on connaisse. Les Commis vont en chasse pour se le procurer, et les dentistes européens le recherchent beaucoup à cause de sa blancheur.
MOEURS DES HIPPOPOTAMES. îil
Ces animaux se réunissent en troupes, depuis trois individus jusqu’à trente. Ils choisissent, dans les fleuves, des bas-fonds qui leur permettent de prendre pied, et d’avoir cependant tout le corps submergé. Ils restent là toute la journée, nageant quelquefois dans une eau plus profonde, plongeant pour chercher leur nourriture, se jouant à la surface de l’onde, et de temps en temps lançant un jet d'eau à deux ou trois pieds, avec un bruit semblable à celui d’un soufflet, et qui n’est sans doute qu’un effort pour respirer. Il est curieux d’observer une troupe d’hippopotames quand ils se livrent à leurs paisibles récréations , surtout s’ils ont deux ou trois petits avec eux. Ceux-ci, d’une gaucherie comique, jouent autour de leurs mères ; j’en ai vu quelquefois portés sur le dos de celles-ci, courant les uns après les autres autour des bancs de sable.
Les parties de la rivière qu’ils préfèrent sont celles où le courant n’est pas rapide; aussi se rencontrent-ils dans tous les lacs de l’intérieur. Ils aiment aussi les lieux qui avoisinent les champs de gazon. Friands surtout d’une certaine herbe épaisse qui se trouve dans ces prairies , ils vont quelquefois la chercher à de grandes distances, et reviennent là obstinément, mais seulement avant le lever du soleil. Sont-ils à terre, ils marchent droit devant eux; rochers, marais, buissons, aucun obstacle n’elTraye ces pesants amphibies. Une de leurs singularités, c’est qu’ils s’en retournent toujours par le chemin qu’ils ont pris pour venir, à moins d’avoir été poursuivis et harcelés longtemps. Us n’ont pas grand’peur de l’homme tant qu’ils sont à l’eau. Quelques-unes des herbes qu’ils affectionnent croissaient dans un petit champ derrière ma maison, et j’ai vu plusieurs fois des traces d’hippopotames à cent pas tout au plus de chez moi ; ils ne craignaient pas de s’avancer jusque-là. Si cependant le vent leur eût dénoncé mon voisinage, je pense qu’ils auraient évité cet endroit.
Ils cherchent un point d’abordage facile où la rive ait une pente prolongée et douce, et c’est toujours là qu’ils descendent jusqu’à ce qu’ils aient mangé tout le fourrage que ce terrain peut fournir. Avant d’aller à terre, ils restent aux aguets pendant une heure et quelquefois deux, sans faire de bruit, écoulant s’il n’y a rien à craindre. Au plus léger signe de la présence du chasseur, ils s’éloignent pour toute la nuit. S’ils ne voient pas de danger, ils abordent, au nombre de deux
L'AFRIQUE ÉQjJATOltl ALE.
ou trois. Je n’ai jamais vu plus de trois de ces animaux en môme temps au même pâturage, et tant qu’ils sont à terre, ils se fient plus à leurs oreilles qu'à leurs yeux. Je les ai observés de près dans beaucoup d'occasions et je me suis convaincu que cette bôte marche presque les yeux fermés. Cela rend leur approche plus aisée, quoiqu’ils aient l’ouïe très-subtile; aussi n’cst-il pas bien difficile d’arriver à six ou huit pas d'eux, avant de tirer. J’ai toujours tâché de m’approcher au moins à huit pas, et ce qui m’a toujours le mieux réussi, c’est de viser près de l'épaule, juste derrière l'oreille.
Quand cet animal se joue dans l’eau, le bruit qu’il fait ressemble au grognement du porc. Ce môme grognement se répète, lorsqu’il est alarmé par l’approche de l’homme. Est-il irrité ou surpris, il pousse une espèce de gémissement sourd et rauque, qui se fait entendre à une distance considérable.
Après l’empaillemcnt, la peau ne garde pas sa couleur naturelle, de sorte que nos sujets préparés ne donnent pas une idée juste des teintes claires de l’animal vivant.
Ces animaux se battent souvent entre eux, et j’ai vu parfois sur leurs corps les traces de leurs luttes acharnées, lin mâle que je tuai avait la peau déchirée en sillons, tout épaisse qu'elle était, et portait de nombreuses marques de la lutte acharnée qu’il avait soutenue. Ce sont surtout les tout jeunes mâles qui souffrent dans ces rencontres, terrassés par de plus âgés, que la jalousie rend furieux. Leurs principales armes offensives sont leurs énormes défenses , avec lesquelles ils se font des entailles effrayantes.
J’eus une fois la bonne fortune d’être témoin d’un combat entre deux hippopotames. C’était en plein jour; caché sur le bord du fleuve, j’observais depuis quelque temps les jeux d’une troupe de ces animaux, quand tout à coup deux des plus énormes montèrent à la surface et s’élancèrent l’un contre l’autre; leurs grandes et hideuses gueules étaient ouvertes dans toute leur largeur, leurs yeux flamboyaient de rage, et chacun s’acharnait de tous ses efforts à la destruction de son ennemi ; ils s’étaient saisis l’un l’autre avec leurs mâchoires, ils s’entre-perçaient et se déchiraient à coups de défenses, tour à tour avançant et reculant, tantôt à fleur d'eau, tantôt au fond du fleuve; leur sang rougissait l'onde, et leurs mugissements de
UN COMBAT D’HIPPOPOTAMES. Si3
fureur étaient affreux à entendre. Ils montraient peu d'adresse dans leurs mouvements , mais en revanche une ténacité inouïe à maintenir leur position , et un emportement d’une férocité terrible. Le combat dura line heure. Évidemment, leurs défenses s’escrimaient mutuellcmen sur de trop dures cuirasses pour qu'ils se fissent des blessures bien dangereuses. A la fin, un des deux tourna le dos et s’éloigna, laissant l’autre victorieux et maître du champ de bataille.
Mes observations m’amenèrent à, penser qu’en général l'hippopotame n’attaque pas volontiers une pirogue sur le fleuve ; il n’y fait guère attention, ou bien il l'évite en plongeant. Ce sont pourtant des bêtes fort à craindre pour celui qui passe sur un frêle esquif, en ce qu’elles peuvent remonter tout à coup du fond de l’eau sous le bateau, et le renverser, à leur grande épouvante, comme au grand péril du navigateur. On a vu quelquefois, en pareil cas, ces gros animaux, exaspérés par la frayeur, et se croyant attaqués, entrer en fureur et détruire la pirogue ; mais alors même , je n’ai jamais entendu dire qu’il fût arrivé malheur aux passagers qui s’étaient jetés hors du canot, pour se sauver à la nage. Un de mes hommes me raconta une aventure de ce genre qui lui était arrivée à lui et à quelques camarades, peu d’années auparavant. Un hippopotame, remontant brusquement du fond de l’eau sous leur barque, les avait fait chavirer; aussitôt, l’animal furieux s’acharna sur le canot qu’il ne quitta pas avant de l’avoir brisé en mille pièces, mais il n’eut pas même l’air de voir l'homme qui se jeta à la nage et parvint au bord sain et sauf.
Les nègres ne vont il la chasse de l’hippopotame qu'avec des fusils. Dans les pays où ils n’ont pas encore d’armes à feu, ils n’attaquent jamais cet animal et le laissent maître incontesté du rivage et de la rivière; car il est rare qu’on réussisse A les faire tomber, comme d’autres grands animaux, dans les fosses qu’on creuse pour les prendre.