UN BON MOT AFRICAIN
pour l’agréable plaisanterie qui fut faite lit par un de mes hommes. Il est d’usage dans ce pays qu’une tribu quitte son village si le chef vient à mourir, victime supposée de la sorcellerie ; dans ce cas , les cabanes vides et les plantations délaissées sont à la disposition du premier venu; mais, en général, les indigènes s’en détournent avec une crainte superstitieuse, car ils sont persuadés que les esprits du peuple émigré sont restés là et veillent sur les demeures solitaires. Cependant mes hommes mouraient de faim; d’ailleurs, par suite de leurs rapports journaliers avec moi , ils s’étaient un peu relâchés de leurs superstitions. Aussi personne ne refusa-t-il de venir ti terre, et une fois là, de déjeuner, aussi bien que le permettait f importunité des moustiques. Pendant que nous murmurions contre ces hôtes incommodes, un des nègres s’avisa de dire qu'évidemment ce qui avait fait déloger les habitants, ce n’étaient pas les esprits, mais les moustiques. Ce bon mot, car c’en est un dans ce pays-là, et un magnifique, nous remit tous en belle humeur.
Vers deux heures, nous arrivâmes au village du roi Damagondai. Une grande foule s’était rassemblée pour nous recevoir; car les visiteurs sont assez rares par là, , et quand on sut qu’il y avait un homme blanc parmi les débarqués, la curiosité ne connut plus de bornes. Le roi, enchanté de me voir, me fit préparer un logement et m’envoya une chèvre : présent qui dans ce pays, où l’on n’a pas de bétail domestique, équivaut à une demi-douzaine de bœufs qu’on m’eût donnés dans le sud de l’Afrique.
Du 1" au 10 juin, j’employai mon temps il explorer le lac et toutes ses îles. Partout je trouvai le bassin assez profond pour que des steamers d’un moyen tirant d’eau y pussent manœuvrer à l’aise.
Tout le pays aux environs est, à la lettre, couvert de vignes & caoutchouc. Il y a là d’immenses récoltes à faire, et cela sans se donner de peine ; il ne s'agit que d’apprendre aux indigènes à extraire le caoutchouc, sans détruire les vignes, et sans le gâter par ces mélanges impurs qui le déprécient. A voir ces espaces infinis couverts de vignes, c'est, comme on dit, à en faire venir l’eau à la bouche. Il y a là des trésors que le commerce ne tardera pas sans doute à exploiter; alors nous pourrons voir, je l’espère, la civilisation prendre pied chez ces pauvres noirs, et leur faire faire quelques progrès.
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Quant à présent, c’est un peuple nonchalant, mais doué d’un bon naturel. Peut-être ne demanderait-il pas mieux que de travailler, s'il était sûr de retirer un juste salaire de ses peines ; mais il manque d'énergie, parce qu’il ne voit aucun moyen de trafiquer directement avec le littoral.
Le gibier n’est pas abondant par là; le seul animal que l’on y chasse est le porc-épic. On emploie , à cet effet , des chiens qui suivent cette sauvage petite bête à la piste jusqu’à son trou ou terrier, d'où les hommes viennent ensuite le débusquer. Cette chasse est trop fatigante pour que l'on s'en fasse un divertissement, quoiqu’elle plaise étonnamment aux indigènes. Les chiens sont guidés par le flair; jamais ils n'aboient à un terrier vide.
Le porc-épic ne se trouve qu’au pied de la chaîne de montagnes qui s’élève à dix milles environ du village où je m’étais arrêté. Il y a là beaucoup de terriers autour des gros quartiers de roches qui jonchent le sol. Plusieurs fois nous allâmes rôder de ce côté-là, et nous tuâmes plusieurs de ces animaux. J'ai remarqué que les chiens ne touchent au porc-épic que lorsqu'ils sont bien sûrs qu'il est mort; sans doute par crainte de ses cruelles épines.
11 est bon d’ajouter que si la plupart des villages de l’Afrique occidentale ont de nombreuses troupes de chiens, jamais cependant , je n’ai entendu parler d’un seul cas d'hydrophobie; et jamais les indigènes n’ont connu de maladie semblable à celle qui se développe chez les chiens enragés.
Un jour, à la chasse du porc-épic, la cheminée d’un de mes fusils se brisa accidentellement, et, le 10 juin, j'eus le malheur de casser l’autre en chassant un marabout. J’avais blessé l'oiseau, et je courais après lui , mais il courait plus vite que moi. Dans mon vif désir de l’atteindre , je voulus le frapper avec la crosse de mon fusil , mais je manquai mon coup, et l'arme heurta contre une pierre; la crosse se brisa et le canon se tordit. Je me vis obligé de retourner à Biagano.
J’y revins à temps pour recevoir la visite d'un haut et puissant personnage , qui arrivait de la rivière Rcmbo c'était le roi Quengueza dont j’avais souvent entendu parler par les Commis; il habitait sur la Rembo à peu près à quatre-vingt-dix milles de l’embouchure de la rivière, et commandait à une tribu très -nombreuse. Je n’avais
LE ROI QüENGEEZA.
jamais espéré le voir ; son influence devait être précieuse , et j'étais fort jaloux de m'acquérir son amitié. Il arriva en grande pompe , sur trois pirogues, avec trois de ses épouses favorites et cent trente hommes à peu prés. A ma vue, il parut fort étonné : on lui avait parlé de moi comme d'un grand chasseur, et il s’était attendu K trouver un homme de très-haute taille et très-robuste; mais, dit- il désappointé, je devais avoir un bien grand cœur pour chasser comme je l'avais fait.
Heureusement le roi et moi, nous pouvions nous entretenir sans avoir besoin de recourir il quelqu'un de ces Commis, fort capables de travestir mes paroles et de dénaturer mes intentions , comme ils ne le font que trop souvent, tant ils craignent de voir un étranger trafiquer dans l’intérieur, ou seulement explorer la contrée.
Il me dit que son pays était rempli de gorilles et de nschiegos, et que si je voulais y venir, j'aurais avec sa protection toute liberté de chasser et d’agir à ma guise. J’acceptai avec empressement ; mais comme il ajouta que la fin de la saison pluvieuse serait une époque plus favorable , je crus devoir ajourner ma visite.
Le vieux brave homme de monarque se sépara de moi fort satisfait ; ses pirogues étaient chargées de barres de fer, de baguettes de cuivre, et d'autres présents; il emportait d’ailleurs pour cinq cents francs à peu près de marchandises, que je lui avais confiées pour qu’il m’achetât de l’ébène. Il promit de inc procurer de grandes parties de plaisir, et de m'introduire chez certaines tribus, tout à fait inconnues aux Commis, et, par conséquent, placées au delà de leur ullima Thule. Pour faire plus d'honneur h ce souverain, mes gens saluèrent son départ d’une salve de inousquctcrie ; ce qui lui fit un sensible plaisir. Le bruit plaît toujours aux oreilles africaines.
La saison sèche se faisait sentir dans toute son ardeur ; je consacrai le mois de juillet à l’exploration de la côte. Ce qu’il y a de curieux, c’est que les oiseaux les plus nombreux pendant la saison pluvieuse ont alors disparu , et que d’autres arrivent , en nuées épaisses, pour se nourrir de pèche, au moment oii le poisson, abandonnant le littoral et les bancs de sable de l’embouchure, remonte le courant pour frayer.
Les brisants sur la côte étaient alors effrayants il voir; le ri-
vage était inabordable, même pour les indigènes, et le ressac bouillonnait avec tant de force, à l'embouchure même du (louve, qu'une pirogue ne pouvait y entrer qu'avec mille difficultés. Il régnait un vent violent, et quoique le ciel fût couvert, il ne tombait pas une goutte de pluie. Le thermomètre marquait près de 18 degrés, et cependant je souffrais du froid, et à plus forte raison les pauvres indigènes qui ne se précautionnent jamais de vêtements épais pour cette saison capricieuse, quoique ce soit tous les ans la même chose. L’herbe des prairies était desséchée à tomber en poussière ; les étangs étaient taris, mais les bois gardaient leur brillante verdure.
Dans cette saison, les nègres quittent leurs villages pour aller travailler aux plantations. Biagano était presque désert; tout le monde ' était occupé dans les fermes : les femmes récoltent la pistache , dont on fait là de grandes provisions, et les hommes construisent nonchalamment des pirogues. Les fermes sont nécessairement à quelque distance des villages; car les prairies sablonneuses ne se prêtent pas à la culture , n'étant en réalité qu’un dépôt des graviers de la mer.
Le poisson, et surtout le mulet, foisonne tellement dans la rivière que parfois le soir, quand je faisais ma promenade ordinaire en pirogue, quelque mulet étourdi sautait à bord . pour me fournir le déjeuner du lendemain.
Les oiseaux se rassemblaient en bandes innombrables dans les prairies , où ils venaient faire leurs nids.
Les marabouts, vilains oiseaux dont la queue fournit de superbes plumes pour la coiffure de nos dames , se voyaient là par milliers. Des pélicans en quantité prodigieuse se tenaient dans l’eau toute la journée, le long des rives, avalant les poissons étourdis qui s'aventuraient à leur portée. Je m’amusais à en voir d'autres nager gravement et en silence, happant à chaque instant quelque pauvre poisson qu’ils déposaient dans leur large poche , et portant ainsi en réserve trois ou quatre livres d'aliments qui attendaient le réveil de leur appétit.
Un’ matin, sur une pointe de sable, je trouvai de nombreuses bandes d'ibis religiosa (l’ibis sacré des Lgyptiens) qui étaient arrivées la veille au soir; d’où cela? Je n’en sais rien.