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LES CROCODILES

daient les rives; c'étaient réellement des géants, même pour ces forêts primitives.

Nous passâmes la première nuit sur une île de l’Ogobay, abrités par nos moustiquaires, que j’avais eu soin d’emporter. Ces réseaux , dont les indigènes font grand usage, sont fabriqués avec une herbe qui vient de l'intérieur ; trop lourds pour qu’on puisse s’en servir dans les maisons, ils sont fort utiles en plein air, où ils préservent le dormeur de la rosée , en le protégeant aussi contre les vents froids qui régnent si souvent. Le lendemain malin, je vis pour la première fois un brouillard dans cette partie de l'Afrique; il était très-épais, mais le soleil l’eut bientôt dissipé.

Je jetai mes filets , et en quelques instants nos hommes eurent pris assez de poisson pour souper et pour déjeûner.

Les rives basses de l’Ogobay étaient maintenant à sec, et couvertes de roseaux. De ces basses terres, submergées pendant la saison humide, on fera de magnifiques rizières, quand tout ce pays sera civilisé ; il viendrait là assez de riz pour approvisionner tous les pays d'alentour, quand même la population y serait très-serrée.

Arrivés à l’endroit où l’Ogobay est divisée en deux branches par une Ile, nous primes celle par où nous avions déjà passé au mois de mai ; mais bientôt nous nous heurtâmes contre un banc de sable qui se trouvait en travers de notre route, et qui n'était recouvert que de trois pieds d’eau. Mais ce n’était qu'une barre étroite et nous réussîmes à la couper en deux. Nous entrâmes alors dans l’Ancngué, mais depuis le mois de mai, ce cours d’eau avait entièrement changé d’aspect. Alors c’était un courant profond, maintenant sa surface était couverte d'innombrables bancs de vase noire, sur lesquels grouillait une multitude incroyable de crocodiles. Il y avait là plusieurs centaines de ces monstres dégoûtants, qui se chauffaient au soleil en pétrissant la fange, et se glissaient au fond de l’eau pour chercher leur pâture. Jamais je n’ai vu un plus hideux spectacle. Quelques-uns avaient au moins vingt pieds de long, et quand ils ouvraient leur horrible gueule, on eût dit qu’ils allaient avaler nos petites pirogues sans la moindre difficulté.

Je me décidai à tirer sur ces animaux , qui ne semblaient nullement effrayés de notre approche. Je fis manœuvrer ma pirogue au

îâi L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

milieu d'eux, de manière à isoler le plus gros du reste de la troupe, et je lui logeai une balle dans le corps, à l'endroit oit scs pattes de devant s’attachent au défaut de son épaisse cuirasse; il culbuta lourdement, et après avoir battu l'eau quelques instants, il s’enfonça dans la vase. Ses compagnons, hébétés dans le premier moment, tournaient vers lui leurs affreux yeux de serpent, mais ne sachant ce que cela voulait dire, ils le laissèrent pour en revenir à leur paresseuse récréation. J'en tirai un second, qui s’enfonça aussi; et comme mes hommes ne se souciaient pas de s’aventurer dans la boue noire pour les chercher, nous ne pûmes reprendre ni l’un ni l’autre.

Quand nous arrivâmes à l’étroit et tortueux canal que j'avais suivi au mois de mai, j’y trouvai, à. ma grande surprise, un très-fort courant. Je ne tardai pas à me rendre compte de ce changement. Au mois de mai précédent, le lac refluait sur ses bords, et n'obéissait guère par conséquent à l'appel de ses canaux de décharge ; mais maintenant l’eau plus docile se précipitait dans notre délité avec tant de violence, qu’à l’un des tournants nous fûmes balayés en arrière plusieurs fois, sans pouvoir forcer le passage. Arrêtés surtout au confluent de deux courants, il fallut attendre que mes hommes eussent fumé leur cotxduuquai (longue pipe de roseau) , ce qui renouvela leur énergie, puis, que j’eusse fait boire à chacun d'eux une gorgée de ma bonne eau-de-vie; ainsi ranimés, ils poussèrent un grand cri, et firent jouer leurs pagaies à tour de bras. Moins d’une heure après , nous débouchions dans le lac.

Hélas, qu’il était changé aussi ! c'était toujours une belle nappe d’eau, navigable encore pour de légères embarcations; mais sur toute cette surface naguère si unie, la saison sèche avait fait monter, comme une éruption, de grosses îles de boue noire, comme celles que j'ai signalées plus haut, sur lesquelles s’étalait je n’ose dire quelle quantité de crocodiles. Partout où le regard se tournait, ces dégoûtants animaux . avec leurs yeux hébétés et leurs monstrueuses mâchoires, apparaissaient en nombre prodigieux. Cette eau foisonnait de poissons et les crocodiles y faisaient grasse chère. Je voyais là aussi une multitude de pélicans, de hérons, de canards et d’autres oiseaux aquatiques , tous vivant aux dépens des innombrables espèces qui pullulent dans le lac , et dont l'appât les avait attirés.

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