UNE NUIT CHEZ UN ROI D'AFRIQUE. Ï
Je ramai avec précaution en passant devant» ces bataillons de crocodiles, car je ne me souciais pas de tomber dans leurs gueules béantes; et, côtoyant plusieurs villages, j’allai aborder à celui de mon vieil ami Damagondai, qui se tenait sur la rive prêt à me recevoir. Il avait pour vêtement le pagne des indigènes, et par là-dessus un vieil uniforme écarlate tout passé; quant au pantalon, il n’en était pas question. Mais si sa tenue n’était pas complète, son accueil n’en fut pas moins cordial.
Son village, qui se compose à peu près de cinquante cabanes, est situé sur une éminence, à peu de distance de l’eau; les habitants vinrent à ma rencontre sur la promenade ombragée qui sépare le village du lac. Tous semblaient contents de me voir. Je leur distribuai du tabac, et je donnai au roi un peu d’étoffe; ce qui le mit en belle humeur, quoiqu’il eût peine à me pardonner de ne lui avoir pas rapporté du rhum. Je remarquai, au milieu du village, une étable à chèvres très-solidement construite; signe des fréquentes visites que les léopards se permettaient de ce côté.
Damagondai mit tout son village à ma disposition ; il me fit entendre que je n’avais qu’à choisir deux ou trois des plus belles filles du pays, pour en faire mes épouses. Je refusai cette aimable proposition; ce qui le surprit quelque peu. Il insista, disant que ma vie de garçon devait être bien isolée et bien maussade.
Le roi était un grand nègre de plus de six pieds, svelte et bien proportionné, comme le sont en général ces hommes-là. J'imagine qu'à la chasse ou à la guerre, il avait sa bonne dose de courage ; mais au logis, la superstition le rendait très-craintif. Quand la nuit venait, il semblait que la peur de la mort le gagnât. Il commençait alors à se plaindre, il ordonnait qu’on ne fit pas le moindre bruit, puis il se mettait à gémir, criant qu’on voulait l’ensorceler pour lui enlever scs richesses et son pouvoir, et il finissait par se monter la tête et par proférer mille imprécations contre les sorciers et les sorcières, protestant qu'on n’aurait ni ses femmes ni ses esclaves; en somme, il tombait dans une telle extravagance que j’étais obligé d’intervenir, pour lui représenter qu’il n’y avait pas de sorciers et que ses terreurs étaient absurdes.
Il me répondait toujours par la phrase consacrée : « 11 est pos-
sible qu’il n'existe pasde sorciers chez les blancs, mais c’est bien différent chez nous; et la preuve, c’est que nous avons connu beaucoup de gens ensorcelés qui en sont morts. » Un pareil argument était sans réplique. Ces-gcns là s’appuient toujours sur ce que nous sommes une race distincte de la leur, n’ayant presque rien de commun avec eux. Ceux de nos ethnologistes qui soutiennent la doctrine de la diversité des races humaines trouveraient plus de crédit chez ces sauvages Africains , qu’ils n’en obtiennent en Amérique ou en Europe.
Quelquefois au milieu de la nuit, le vieux roi faisait venir ses femmes, et leur adressait une mercuriale pathétique; il les exhortait à l’aimer beaucoup et à le bien nourrir, car il avait donné, leur disait- il , beaucoup d’argent et de cadeaux à leurs parents pour les avoir, et elles étaient continuellement pour lui un sujet de dépense et d’embarras. Les pauvres créatures écoulaient ce sermon avec de grandes marques de respect. Nul doute que la reconnaissance dont elles étaient pénétrées ne les poussât le lendemain à préparer un bon déjeuner pour leur seigneur et maître.
Ces nuits lugubres finissaient souvent par impatienter les sujets de Damagondai, qui se mettaient alors à danser et à oublier les sorciers. De mon côté, j’en étais las aussi, et j’allais me coucher.
Les habitants de l’Anengué, qui contractent des alliances avec leurs voisins les Commis, n’ont cependant pas le droit d’aller faire du commerce sur la côte. Ce serait inquiéter le monopole, et le monopole est chose sacrée dans l’Afrique occidentale. Il résulte de là qu’il n’y a chez eux ni énergie ni activité. Ils sont paresseux et passent leurs jours absolument à ne rien faire. De temps en temps ils tuent un éléphant, puis ils expédient les dents d’ivoire au littoral ; mais le prix qui leur revient est si mince, après que les Commis ont prélevé leur droit de perception exorbitant, que cette expérience ne les encourage pas. Ce ne sont pas non plus de grands chasseurs ; et de fait ils n'ont pas besoin de l’être, car la multitude de poissons qui peuple le lac suffit à leur subsistance. Ils mangent aussi la chair du crocodile. On harponne cet animal avec une espèce de javeline dentelée. Pendant mon séjour dans ce pays , mes hommes et moi , nous ne vécûmes absolument que de poisson. On le prenait au fdet et on
LE KOI SHIMBOUVÉNÉGANI. *57
l'amenait sur la rive. Il y a un de ces poissons, appelé condo, qui est vraiment un mets délicieux, digne de la table des plus fins gourmands.
Le 5, le lendemain de noire arrivée, Damagondai m’emmena sur le lac, pour rendre visite au roi Shimbouvénégani, prince qui avait un bien grand nom pour un bien petit village, et qui habitait à quinze milles de là, du côté de l’est. Je trouvai sur mon passage l'eau trèsbasse dans quelques endroits, mais cependant toujours accessible aux embarcations d'un faible tirant d’eau. Les îlots étaient en grand nombre. Sur quelques éminences qui pendant les hautes eaux formaient les bords d’une lagune, d’un côté que je n’avais pas encore exploré, j’aperçus plusieurs ébéniers. Ainsi, l’ébène et le caoutchouc se rencontrent à la fois dans cette riche contrée.
Le roi, dont le nom est si long, n’était pas alors dans son village, mais bien à son olako, résidence temporairement établie dans les bois, quand les habitants vont s’adonner à la chasse, à la pêche ou aux travaux de l’agriculture. Ils avaient choisi un très-bel emplacement, non loin du lac, dont les bords, se relevant là en escarpement, semblaient encadrer une rivière plutôt qu’un bassin. Leurs moustiquaires étaient tendus sous les arbres; chaque famille avait son feu allumé, et de leurs cuisines s’exhalait une odeur appétissante de bananes et de poissons bouillis. A peine assis devant une table grossière, je reçus la visite de Shimbouvénégani, qui parut charmé de me voir. La cérémonie ordinaire de la présentation eut lieu entre les deux monarques. Damagondai dit qu’il avait amené son homme blanc pour lui procurer le divertissement d’une belle chasse, et en même temps pour faire plaisir au roi son ami.
Ce dernier était un noir fort maigre, de soixante à soixante-dix ans, vêtu d’un vieil habit en queue d’hirondelle tout râpé, et coiffé d'un chapeau qui, autant que j’en pus juger, avait dû être en soie ou en feutre trente ou quarante ans auparavant. C’est un insigne que les rois seuls ont le droit de porter dans l’Afrique occidentale, et mon nouvel ami en paraissait tout fier. Son costume n’eût pas valu grandchose à New- York, mais je suis sur qu’il lui avait bien coûté, en ivoire ou autres produits, une valeur de plusieurs milliers de francs; d’ailleurs il en retrouvait le prix dans la réputation de fashionable que lui avait procurée cette toilette du dernier genre.
JM L’AFRIQUE ÉQUATORIALE.
Les habitants se groupèrent autour de moi pour m'examiner. On apporta aussitôt de grands pots de vin de palmier, et tout le monde se mit à célébrer ma bienvenue. J'ajoutai du tabac à la fête, ce qui la rendit complète.
Cependant Damagondai me présenla à son fds aîné, Okabi, qui demeurait dans ce village. Un fait curieux, c’est que le fds aîné d'un chef demeure toujours hors du village de son père. Okabi se donna beaucoup de mouvement pour me bâtir un petit abri de branches d’arbre, me dresser une table, et me préparer un akoko ou couchette ; enfin, il me mit sous la garde de ses deux femmes qu'il chargea de prendre soin de moi.
Il faisait le plus beau temps du monde, et j’étais charmé de mon voyage.
Le lendemain matin, Shimbouvénégani m'envoya des bananes et quelques cannes h sucre, par une jeune négresse, dont le message ne se bornait pas là; elle venait aussi, disait-elle, pour être ma femme. Je dus décliner ces avances, et mon refus parut blesser la nymphe d’ébène ; mais il ne fit que surprendre son royal maître, qui pensa qu’après tout j’avais le droit d’agir à ma fantaisie.
Le même jour, nous allâmes à la chasse, une de ces chasses marquées de la plus brillante encre rouge dans mon calendrier; car ce jour-là, je découvris une nouvelle et curieuse espèce de singe. Nous avions marché pendant plusieurs heures, quand nous rencontrâmes deux buffles, mâle et femelle; je tuai le mâle, un animal superbe, qui nous fournit à dîner et à souper. Après le dîner, nous nous remîmes en route, sans plaisir cette fois; car le sol était marécageux, et nous n’avions pas de gibier en vue. Comme j’avançais négligemment, en homme fatigué, je levai par hasard les veux sur un grand arbre près duquel je passais, et j’aperçus une espèce d’abri, de la forme la plus singulière, construit au milieu des branches. Je demandai à Okabi si c’était la coutume des chusscurs de ce pays d’aller se coucher dans les arbres de la forêt, mais il me répondit, à ma grande surprise, que cotte ingénieuse architecture était l’œuvre du ns/tiejembouvé.
Je vis tout de suite que j’étais sur la trace d’un animal inconnu chez nous jusqu’à ce jour. Un naturaliste comprendra de quelle joie
LR NSHJÉGO-MBOUVÉ.
je fus inonde1, à l'idée de celle bonne fortune. Plus de fatigue ; je inc sentais animé d’une nouvelle ardeur, et je poursuivis mes recherches avec plus de soins et d’énergie que jamais, décidé à ne pas prendre de repos avant d'avoir atteint et tué un de ces constructeurs d’abris, line semblable découverte est pour le chasseur naturaliste la meilleure récompense des travaux et des fatigues de plusieurs mois, et je me sentais amplement dédommagé de tous les ennuis et de tous les frais de mon excursion. J’ai remarqué que c’est toujours au moment où on s’y attend le moins, que de pareils bonheurs vous arrivent.
J'ai vu plusieurs autres abris ou nids après celui-ci, et dès à présent je puis dire qu'ils sont construits, en général, à quinze ou vingt pieds du sol ; j’en ai trouvé jusqu’à la hauteur de cinquante pieds, mais très- rarement. L’arbre choisi est toujours isolé des autres, et n'a jamais de branches plus basses que celle mémo qui se trouve sous l’abri. Il faut croire que l’animal , en se logeant ainsi , cherche à se garantir des bêles féroces, des serpents, et de la chute des branches des autres arbres. Il bâtit cet abri dans les lieux les plus solitaires de la forêt; car il est très- farouche , et les nègres parviennent rarement à l’apercevoir.
Okabi, un ancien chasseur, d’ailleurs très-intelligent, se trouva en mesure de m’apprendre que le mâle et la femelle s'occupaient ensemble de recueillir les matériaux de leurs abris. Ces matériaux se composent de branches feuillues destinées à former le toit, et de lianes sauvages qui attachent ces branches après l'arbre. Les liens sont si solidement noués et les toits si habilement disposés, qu'avant d’avoir vu un de ces singes en possession de son domicile, je pouvais à peine m’imaginer que ce ne fût pas l’ouvrage d’un homme. Cette construction préserve parfaitement de la pluie; dans ce but, elle est arlislement arrondie, et se termine en dème.
Les matériaux recueillis, le mâle se met à l’œuvre, et la femelle lui passe les branches et les lianes. Le mâle et la femelle ne logent pas sur le même arbre; mais leurs nids ne sont pas éloignés l’un de l’autre.
Il résulte de mes observations que cette espèce ne vit pas en troupe; ainsi, on ne trouve jamais les nids groupés ensemble; j’ai même rencontré plusieurs de ces demeures tout à fait isolées. Là
ÎGO
souvent vivait quelque vieux nshiégo-mbouvé, dont le poil argenté et les dents usées attestaient le grand âge. On eût dit un ermite retiré du monde nshiégo.
Ils se nourrissent de fruits sauvages et s’établissent là où ils en trouvent. Quand ils ont épuisé tout ce que le terrain peut leur fournir, ils vont bâtir ailleurs de nouveaux abris, de sorte qu’un nid n’est guère habité plus de huit ou dix jours.
Nous marchions avec beaucoup de précautions; j’avais l'espoir qu’en m’arrêtant près d’un de ces abris, et en attendant que la nuit fut venue , je finirais par le voir occupé. Cet espoir ne fut pas trompé. Immobile et muet dans ma cachette , où ma patience fut mise à une rude épreuve, j’entendis enfin, juste à l’heure du crépuscule, un cri particulier « heu! heu! heu! » celui du mâle qui appelle sa compagne. Nous attendîmes qu’il fit tout à fait nuit, et alors j’eus le spectacle que j’avais si ardemment désiré pendant celte fatigante journée : le singe était assis sous son abri; ses pieds reposaient sur la branche, sa tête touchait presque au dôme de son toit, et l’un de ses bras embrassait fortement le tronc de l’arbre. C’est dans cette position qu’ils dorment.
Quand j’eus considéré, aussi attentivement que l’obscurité me le permettait, ma pauvre victime endormie, je donnai le signal à l'un de mes compagnons, nous tirâmes, et la malheureuse bête tomba à nos pieds sans se débattre et sans même pousser un seul gémissement.
On alluma du feu, et nous campâmes à cette place; je voulais, dès qu’il ferait jour, être le premier à examiner ma conquête et la dépouiller. Je suspendis le pauvre singe pour le préserver des fourmis bashikouais et des autres insectes. Puis je m’endormis sur un lit de feuilles et d’herbes, l’homme le plus heureux de la création *.
Le lendemain, j’examinai le singe tout à loisir. Je fus d’abord frappé des points de dissemblance entre cette espèce et le chimpanzée. Mon nshiégo était un peu plus petit qu’un chimpanzée que j’avais tué précédemment ; mais la principale différence consistait
t. Pour la description do cet animal, voir les Procès-Verbaux do la Société d’histuire naturelle de Boston. — Juin 4860.