L'OGATA ET SES ALLURES
bancs de vase. Ils ne faisaient aucune attention à notre bateau. Au moment de tirer, je choisis un point de mire sur la rive, car les animaux que l'on frappe sur l'eau s'enfoncent et sont perdus. Précisément je vis un de ces énormes amphibies s’étaler sur le bord, au milieu des roseaux ; nous approchâmes avec précaution, je visai et je l’atteignis. Il se débattit vigoureusement pour regagner le lac, mais le coup était trop sur; ses forces l’abandonnèrent avant qu’il pût descendre à l'eau, et peu de minutes après il était mort. Nous en tuâmes encore un autre; puis on amena une autre pirogue que l’on renversa de côté pour y faire entrer les corps des deux monstres, que l’on conduisit ensuite jusqu'au village. L’un avait dix-huit pied» de longueur et l’autre vingt. Je n'ai jamais vu de mâchoires plus horribles; armées de leurs rangées de dents formidables, il semblait qu’elles fussent prêles & ne faire d'un homme qu'une bouchée.
Pendant la chaleur du jour, ces animaux se retirent sous les roseaux et se reposent. Le matin et vers le soir, ils vont h la recherche de leur proie. Ils nagent en silence, ridant à peine l’onde, qu’ils fendent rapidement et à la manière des chiens; ils peuvent aussi rester à la surface de l’eau sans bouger, promenant autour d’eux leurs yeux hébétés et louches. Ils dorment sous les roseaux, mais pas longtemps à la même place, et déposent leurs œufs sur le sable des îles du lac , en les recouvrant d’une autre couche de sable. L’abondance du poisson dans les eaux du lac explique leur accroissement prodigieux. Les nègres paraissaient indifférents à leur présence et n’éprouvaient certainement pas pour ces hideux animaux la répugnance qu’ils m’inspirent.
J’allai le il à la chasse, mais je ne tuai qu’un nkago, très-joli petit singe, dont la tète est couronnée d'un bandeau de poils d’un rouge vif. Celte espèce est nombreuse dans les bois des environs. En revenant , je trouvai près de la rivière le trou ou le terrier de Vogata , espèce d’alligator qui vit dans le voisinage des étangs et qui pratique dans la terre un long boyau, pourvu de deux entrées. C’est là qu’il dort et qu’il guette sa proie. L’ogala est un rôdeur de nuit, solitaire dans scs habitudes. Il creuse son terrier avec ses pattes et se donne pour cela beaucoup de mal. Je suppose qu'il a un double motif pour se tenir près des étangs; d’abord il aime à
L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
s’y baigner, et ensuite il y guette la gazelle qui vient s'y abreuver.
Les nègres assurent que l'ogata s'élance avec impétuosité sur tous les animaux qui errent à sa portée , et qu'il les entraîne dans son terrier pour les dévorer. Quand ils découvrent un de ces terriers , ils viennent avec leurs fusils, ordinairement chargés de lingots de fer, garder une des deux ouvertures, et allument du feu à l’autre. La chaleur devient si intense que l'animal s'élance hors de sa tanière , et alors on tire sur lui. J'en tuai un qui avait sept pieds de long. Ses mâchoires étaient d’une force étonnante et ses dents vraiment formidables. Comme chez le crocodile, la mâchoire supérieure est articulée et parait se relever quand la gueule est ouverte.
Le 1.3, j'achetai quelques bâtons d’ébène, et l’un de mes hommes me procura un bon morceau de chair d’izomba. L’izomba est une espèce de tortue; c’est un mets excellent. Les renseignements que les nègres me fournirent sur cet animal me donnèrent lieu de penser que c’était une variété encore inconnue. La meilleure manière de le prendre, c’est d'aller le guetter sur quelqu’une des îles, où il va la nuit déposer ses œufs. Je m’y rendis en bateau celle nuit-là même, et nous fûmes assez heureux pour retourner une grande tortue , au moment où elle venait pondre. La bête nous avait vus, quoique nous l’eussions approchée avec précaution, et elle avait failli nous échapper. Je reconnus avec joie, le lendemain, que c’était en effet une nouvelle espèce ( aspidoneeles aspilus).
Le 14 , je fis présent à Shimbouvénégani de deux pièces de cotonnade, d'un peu de tabac et de quelques perles, et je retournai au village de Damagondai. Là, je trouvai un bateau que le roi llampano m’avait envoyé pour m’avertir qu’il y avait sur la cote un bâtiment prêt à se charger de mes envois pour l’Amérique. Je me décidai à descendre tout de suite au rivage, pour expédier ma collection.
En retournant chez Damagondai , pendant que nous ramions le long des bords du lac , j’aperçus en avant de nous, à quelque distance, une jolie gazelle qui se mirait dans l'eau, dont elle puisait de temps en temps une gorgée. Je me tins prêt à tirer et nous avançâmes en silence. Mais dans le moment même où je levais mon arme , un crocodile sauta hors de l'eau, et, prompt comme l'éclair, plongea de nou-