JE SUIS EMPOISONNÉ
revint sans la clef, qu’il prétendit avoir perdue; je lui dis alors qu’il fallait qu’il la retrouvât avant la nuit, ou que je le punirais.
J’avais ii dîner Sholomba, un prince du pays; le repas se composait de poules, d’une soupe au poulet, et de chevreau. Il se trouva que la famille de Sholomba avait horreur du poulet comme aliment, parce qu’un de leurs ancêtres avait, croyait-on, été guéri d’une maladie mortelle par le sang de ce volatile; ils ne mangèrent donc que du chevreau. Quant à moi , je pris deux assiettes de bouillon; mais, je n’eus pas plutôt achevé la dernière, que je fus saisi de terribles douleurs, accompagnées de vomissements; la diarrhée survint et dura toute la nuit ; je n’ai jamais souffert si cruellement.
Dès les premiers symptômes, je fis venir Boulay, le cuisinier, qui commença par me dire qu’il n’avait rien mis dans la soupe; mais quand je l’accusai de m’avoir empoisonné, il tourna les talons et s’enfuit dans les bois. Dans l’après-midi du lendemain, lorsque je me sentais déjà un peu soulagé, mes hommes ramenèrent ce misérable; il s’était sauvé en bas du fleuve, maison l’avait atteint et pris. Rampano et les autres étaient furieux; ils demandaient la mort de l’homme qui avait voulu me tuer. Il fut prouvé que le coquin s’était introduit ,
dans mon magasin avec la clef qu’il disait avoir perdue, cl on lui fit avouer qu’après avoir commis quelques vols, il avait pris deux pleines cuillerées de l’arsenic que j’avais toujours sous la main pour mes préparations, et qu’il l’avait jeté dans le bouillon. Je dus la vie à la dose excessive du poison, c’est-à-dire à une grâce de la Providence.
Rampano fit mettre Boulay aux fers jusqu’à ce que je fusse en étal d’assister à son jugement. On était décidé à le condamner à mort , mais j’intervins pour demander que sa peine fut commuée en cent coups de fouet. Onze des hommes libres les plus robustes du village furent choisis pour lui appliquer ce châtiment ; après quoi, Boulay fut remis aux fers.
Les mauvaises nouvelles circulent vite, même dans ce pays où il n’y a ni malles-poste ni grandes routes. Boulay avait au cap Lopez des frères qui apprirent, je ne sais comment, son acte de scélératesse ; ils s’en émurent vivement, atteints dans l’honneur de leur famille, et je les vis apparaître un malin, avec quatre esclaves dont ils s’étaient
î7ü L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.
fait suivre. Ils me remercièrent de n’avoir pas fait périr leur frère, qui. disaient-ils, l’avait bien mérité. «Boulay, ajoutèrent-ils, s’était conduit comme un esclave en essayant d’empoisonner son maître. » Ils me prièrent ensuite de le leur remettre, en échange des quatre esclaves qu’ils avaient amenés.
Ces hommes étaient des vieillards respectables, de l’apparence la plus honnête; ils éprouvaient un profond chagrin, on le voyait bien, du crime commis par leur frère. Je leur répondis que dans mon pays nous ne faisions pas de palabre pour en tirer bénéfice , et que d'après leurs propres lois, j’aurais pu infliger la mort au criminel. Puis, je fis venir Boulay, et je lui reprochai la lâcheté de sa conduite envers moi. Détachant ensuite scs chaînes moi-môme, je le remis entre les mains de ses frères, avec les quatre esclaves qu’ils m'avaient offerts; ils me firent mille et mille remercîmcnts ; Bampano défendit à Boulay de jamais reparaître dans son pays, et tous repartirent pour le cap Lopez.
Au bout de quelques semaines, je me trouvai non-seulement remis des effets de l'arsenic, mais encore guéri tout à fait de la fièvre qui m’avait si longtemps tourmenté. En Afrique, lorsque la quinine cesse d’agir sur le voyageur atteint de la fièvre, on lui administre quelquefois avec succès des solutions d’arsenic.