CHAPITRE XVI
Quenguéza m’envole un message et un otage. — Makondai. — Renommée de M. Colt. — Goumbi. — Réception. — Ordre des successions en Afrique. — Exorcisme d’un sorcier. — La richesse chez les Commis. — Charlatanisme dea Africains. — Un sermou du dimanche.— Gorille tué. — L’épreuve du poison. — Mhoundou. — Effets du poison. — Histoires des indigènes sur les gorilles. — Charmes magiques. — Capture d’une petite femelle gorille. — Croyances superstitieuses. — Désordre survenu dans la famille du roi. — Un lieu saint. — Le village d’Ohiudji. — Présentation. — Maisons. — L’épreuve de l’anneau chauffé & l'huile. — Les fourmis bashikouais. — Le kooloo-kamba, nouvelle espèce de singe. — La gouamba, ou l’appétit de la viande. — Actions de gr&ccs avant le repas.
— Une journée de travail en Afrique.
Vers la fin de janvier 1858, je pensais au roi Quinguéza et à la prochaine visite que je lui avais promise, quand le vieux monarque m’envoya son fils aîné, chargé pour moi d’un lot d’ébène, avec son plus jeune fils, un enfant de dix ans. Quenguéza me faisait dire de venir bien vite; il ajoutait que j’aurais une escorte pour pénétrer dans l’intérieur du pays, et qu’il allait faire couper de l’ébène îi mon intention. En attendant, pour que je n’eusse pas peur de me remettre entre scs mains, il m’envoyait son jeune fils qui demeurerait en otage chez Rampano, pendant mon absence. « Vous voyez, me disait-il, que je me fie à vous ; fiez-vous donc à moi. »
Sur cette invitation, je fis tout de suite mes préparatifs de départ. J’emballai mes effets, je mis ma maison en ordre, et je convoquai les habitants de Biagano pour leur faire part de mes intentions. Je savais qu’ils voyaient de mauvais œil mon voyage dans l’intérieur avec des marchandises; mais je ne pouvais partir sans les emporter. Je leur déclarai donc que non-seulement j’étais déjà, mais que je voulais toujours rester « leur homme blanc » ; que si j’emportais tout ce bagage, c’était seulement pour payer mes dépenses en roule; que d’ailleurs mes explorations ouvriraient peut-être de nouvelles facilités
à leur commerce, et que, quant à moi, je n’allais lii que pour chasser. Je leur dis en même temps que s’ils ne voulaient pas me prêter leurs pirogues, je m’en irais pour ne plus revenir. Ils consentirent dès lors h me laisser aller où je voudrais, et à me donner toute l’aide dont j’aurais besoin.
Le lendemain j’eus à prendre des arrangements plus positifs. Je laissai chez moi pour dix mille francs environ d’ébène et d’autres denrées, aussi bien que de l’ivoire, tous les échantillons d’histoire naturelle que je n’avais pas encore envoyés en Amérique, et enfin divers objets d’une certaine valeur. Il fallait donc confier tout cela à l’honneur de messieurs les nègres.
Je conduisis dans mon établissement Hampano et quelques personnages des plus notables ; je leur fis voir en détail chacun des objets que je laissais, et je leur dis : « Indiquez-moi une personne sûre pour la garde de ce dépôt, afin que, pendant mon absence, moi, votre homme blanc, je ne sois exposé à aucune perte. »
Ils m’indiquèrent tout d’une voix le vieux Rinkimongami, le frère du roi , à qui je promis une belle récompense si je retrouvais toute chose en bon état.
Je fis ensuite une distribution de tabac à tous les habitants , et le lendemain matin, 20 février, nous partions pour Goumbi, la résidence du roi Quenguéza.
J’avais dû prendre ma grande embarcation; car une pirogue n’aurait pu contenir tous les effets, les munitions de poudre et de balles, les fusils et les provisions que j’étais obligé d’emporter. J’avais vingt-six fusils, cent cinquante livres de plomb, deux cents livres de grosse poudre de commerce, trente livres de poudre fine pour ma réserve, à peu près mille mètres d’indienne, quatre cents livres de perles, une grande quantité de pots, de chaudrons, de bassins de fer ou de cuivre, des bonnets, des habits, des chemises, des miroirs, des briquets, des pierres à fusil, des couteaux, des assiettes, des verres, des cuillers, des chapeaux, etc. Voilà, le bagage d’un explorateur en Afrique. J’espérais me procurer en échange, non-seulement une réception amicale, mais aussi de l’ébène, de. l’ivoire, de la cire, et peut-être du caoutchouc. Mais tout cela n’était que le moyen ; mon but, mon vrai but, c’était le gorille, et le
SI' R LE REMBO.
droit d’explorer l’intérieur le plus avancé du pays. Quenguéza avait promis de ine faire arriver sain et sauf jusqu’à des points trôséloignés, dans la direction du centre encore inconnu du continent africain , et comme j’étais le premier homme blanc qui s’aventurât de ce côté, j’étais jaloux de pénétrer le plus loin possible.
Nous étions quinze en tout dans mon bateau. Une autre pirogue, montée par quinze autres personnes, nous suivait. J’avais à mon bord Jombuai, l'héritier dont j’ai déjà parlé, qui avait épousé quelques femmes sur le Rembo ; c'était le chef de ma troupe. Le jeune fils de Quenguéza était aussi des nôtres, ainsi que le brave petit Makondai, que j'avais d’abord résolu de laissera Biagano, comme trop faible pour supporter les fatigues d’un tel voyage; mais le jeune camarade m’avait tant prié de l’emmener avec nous, que j’avais fini par y consentir; il se conduisait en brave garçon, et je n’ai jamais eu à regretter de lui avoir accordé ma confiance.
Nous partîmes, comme je l’ai dit, le matin du 20 février 1858. Quand nous eûmes remonté le fleuve de quelques milles, des esclaves de Jombuai vinrent à bord le saluer, et lui apportèrent une bonne provision de bananes, supplément fort bien venu. Quelques milles plus haut, nous fumes débarrassés des mangliers, et le fleuve commença à s’élargir, comme ses rives à s’embellir. De beaux palmiers qui s’élevaient le long de chacune d'elles semblaient les protéger contre les empiétements des eaux qui montaient jusqu’à leur pied.
Nous naviguâmes toute la nuit; le lendemain, vers midi, nous touchions à l'ile de Monway, à trente-cinq milles de l’embouchure du fleuve, et à dix milles seulement du littoral , comme le lecteur peut le voir sur la carte. Nous prîmes là quelque repos; car la chaleur était excessive.
Un peu au-dessus de Monway, le Fernand-Yaz se rétrécit beaucoup. Il prend alors sa direction vers l’est; et, à partir de ce point, il est connu des indigènes sous le nom de Rembo, ce qui veut dire le fleuve. A Quayombi, de petites îles divisent son cours en trois minces canaux , sans cependant embarrasser sérieusement la navigation.
Ces îles ne sont là que des bancs de vase, à moitié submergés et recouverts de roseaux. Quand nous les eûmes dépassées, nous retrou-
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vâmes le lit du fleuve plus étroit, mais avec un courant rapide, sur une largeur qui avait encore deux cents mètres, et sur une profondeur de huit ou dix, sans bas-fonds ni écueils d'aucun genre.
Le 28, nous passâmes devant beaucoup de villages; mes hommes criaient, chantaient, tiraient des coups de fusil à chaque endroit habile qu'ils rencontraient , et la population venait sur la rive nous regarder d’un air étonné. Dans l'après-midi, je pris terre au village du roi Charlcy, une mauvaise tête qui s’était fait connaître des négociants blancs, quelques années auparavant, par la saisie et la capture d’une pirogue chargée de nègres destinés à la traite. Il avait emprisonné ces malheureux dans une espèce de ceps fort incommode, appelée ntclwgo, qui consiste en un bloc de bois, dans lequel on introduit les pieds, et un autre bloc plus petit qui assujettit les mains. Le captif se trouve ainsi sans défense à la fois contre les hommes et contre les moustiques. Les pauvres diables restèrent dans cette situation jusqu’à ce que le marchand, qui attendait toujours sa cargaison, eût envoyé une rançon pour les délivrer.
Je fus reçu par deux chefs qui me témoignèrent les dispositions les plus amicales en tuant le veau gras (c’était une chèvre) pour me faire honneur, et en m’envoyant aussi quelques poulets et des bananes. Ils furent très-effrayés par un certain pistolet ensorcelé (un revolver de Colt) que je tirai devant eux pour leur montrer combien d’hommes je pourrais tuer sans faire un pas. En définitive, je dois en partie mon salut à M. Colt, dont les armes sont en grande réputation dans toutes les parties de l’Afrique que j’ai visitées.
Nous dormîmes tout le jour, et nous nous rembarquâmes au coucher du soleil. Je fis ramer mes hommes toute la nuit, en leur donnant du tabac pour les tenir éveillés. Ils fumaient et chantaient leurs plus belles chansons , tirant des coups de fusil toutes les fois qu’ils passaient devant un village; car ils voulaient, disaient-ils, faire savoir à tout le pays que leur homme blanc remontait le Rembo.
Le jour suivant, le 29, vers une heure de l’après-midi, nous arrivâmes à Goumbi, résidence du roi Qucnguéza. On nous fit une réception triomphale. C'étaient des acclamations et des détonations à ne pouvoir s’entendre. Toute la population de Goumbi se précipita sur la rive pour me voir. Je fus mené en grande pompe à un immense
RÉCEPTION A GOUSBI.
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hangar, garni de bancs et capable de contenir un millier de per-, sonnes. Aux habitants étaient mêlés beaucoup d'étrangers, attirés do toutes les parties de l’intérieur par la nouvelle, de ma visite à Goumbi, et curieux de m’examiner; mes cheveux surtout excitaient une surprise qui se trahissait par leurs gestes.
Un siège élevé m’était destiné; un autre tout proche était pour Qucnguéza, qui vint aussitôt, la figure radieuse, me donner une poignée de main.
C’est un homme âgé, dont la chevelure est blanche; grand, maigre, d’une contenance sévère qui indique beaucoup de courage et d’énergie, qualités qu'il possède réellement et qui lui ont valu dans son pays une très-grande célébrité. C’est vraiment un personnage remarquable, relativement au milieu dans lequel il se trouve, et doué de plus d’intelligence que je n'en ai rencontré chez aucun nègre en Afrique. 11 s'empressa de m’expliquer qu’il était en deuil de son frère, mort deux ans auparavant, et que pour cette raison il n’avait pu mettre ses beaux habits. Il portait un bonnet noir, un pagne noir aussi, tous deux de fabrique Ashira et de fort belle qualité, pas de chemise, article interdit par le deuil comme le chapeau, et un paletot américain trop petit pour lui.
Quand il m’eut souhaité la bienvenue, j'appelai son petit garçon, Akoonga, qu’il m’avait envoyé pour me servir d’otage, et que j’avais ramené avec moi. L’enfant s'avança, et je dis au roi, assez haut pour être entendu de tout le monde : « Vous m'avez remis votre fils pour répondre de ma sûreté pendant que je viendrais vous voir. Je n'ai pas peur. Je vous aime, et je me fie à vous. Je suis sûr que vous me traiterez honnêtement, moi et mes hommes. Aussi vous ai-je ramené votre enfant; je n’ai pas besoin de lui pour être tranquille. »
A ces mots éclatèrent des acclamations à tout rompre , et des transports de joie.
Je rappelai au roi la parole qu’il m'avait donnée de me laisser pénétrer dans l'intérieur, et même de m’y aider. Il me renouvela cette promesse et ses sujets y applaudirent. Je leur dis alors que mon voyage leur serait avantageux, car j'avais apporté avec moi une suffisante quantité de marchandises pour payer tout l’ivoire et tout l’ébène qu'on pourrait me procurer. A cette déclaration, les acela-
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. mations et les transports de joie redoublèrent ; j'avais touché, comme je m’y attendais bien, la corde sensible de ce peuple.
Le roi se leva pour me répondre , et aussitôt le silence régna dans l'assemblée, car Quenguéza est profondément respecté de ses sujets. Il commença par me faire don d'une vaste habitation qu’il m'avait destinée et qu’il me montra; elle avait sur sa façade une véranda avec des bancs. Puis, se tournant vers le peuple, il lui dit :
« Vous voyez mon nlangani (mon homme blanc.) ; il est venu d’un pays lointain pour me connaître; j’ai été le trouver pour l’engager à me rendre cette visite. Le voilà maintenant ici. Ne faites aucun mal à ceux qui l’accompagnent; quant à lui, je n’ai pas besoin d’en parler. Fournissez des vivres à tout son monde. Traitez-les bien. Ne volez rien surtout ; ce serait pour vous une terrible affaire. »
Puis s’adressant aux Ashiras et aux Bakalais qui se trouvaient dans l’assemblée, il ajouta: « Prenez garde! ne volez rien à mon homme blanc; si vous vous en avisiez, je vous vendrais tous. »
Ce fut la clôture de la séance. Je fus libre d’aller chez moi; les habitants reçurent ordre de décharger mon bateau et de porter mes effets dans ma maison.
Goumbi est situé à quatre-vingt-dix milles environ de l’embouchure du Rembo ; c’est le dernier village des Commis sur ce fleuve, et un point fort important en ce qu’il commande la navigation de tout le cours supérieur, par une sorte de droit héréditaire. La famille Abouya, dont la résidence est à Goumbi et dont Quenguéza est le chef, réclame le privilège, qui ne lui est pas contesté, du commerce exclusif sur le Rembo. De temps en temps on autorise quelques riverains du cours inférieur, qui ont des femmes à Goumbi, à y venir couper de l’ébène; mais cette permission n’est accordée qu’avec beaucoup de réserve ; et Quenguéza , que rien ne gêne dans ses entreprises, a réellement le monopole du commerce dans toute cette riche contrée, si bien qu’il considère comme ses vassales toutes les peuplades échelonnées au-dessus de lui.
Ce qu’il y a de particulier chez ce peuple, c’est que la filiation et les successions proviennent du chef de la mère. Le fils d’un Comini et d’une femme étrangère n’est pas réputé Commi. D’après ce principe appliqué aux familles, pour être un véritable Abouya