‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 120 sur 247 · SUPERSTITIONS DU ROI QUENGEÉZ A. S · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS DU ROI QUENGEÉZ A. S

(citoyen de Goumbi) il faut être né d'une femme Abouva. Si le père seul est Abouva, les enfants sont regardés comme de « demi-sang. »

Jusqu'à Goumbi, la navigation est possible pendant la plupart des mois de l’année pour quelques steamers, et l’est en tout temps pour ceux d’un faible tirant d’eau. Le lit du fleuve est profond et étroit, cl les rives sont taillées à pic. A partir de Quayombi le courant devient plus fort. Il y a là des collines qui descendent jusqu’au fleuve ; plus haut, au contraire, elles s’en éloignent. Le pays paraissait très-productif, et le nombre des villages devant lesquels nous passions témoignait assez de sa fertilité.

Le 1er mars, je reçus la visite d’un certain Igoumba, un des chefs des Ashiras, une tribu de l’intérieur. 11 s’était enfui de chez lui, parce qu’on l’avait accusé de sorcellerie. Quelques chefs Bakalais vinrent aussi me voir, et me prièrent de visiter leur pays.

Qucnguéza avait l’air parfaitement heureux; il dansait, il chantait , il faisait des plaisanteries , et montrait la joie sans mélange d’un homme dont tous les vœux sont remplis. Il voulut que son jeune fils Akoonga demeurât près de moi; et comme j’avais déjà Makondav pour me servir, les fonctions du jeune prince consistèrent à laver ma vaisselle. Je fis cadeau à Qucnguéza de cinquante mètres d'étoffe, d'un fusil, d'un neptune, de quelques perles, etc. Il fut enchanté, et promit de nouveau de me faire pénétrer dans l’intérieur, aussi loin que s’étendaient son autorité et son influence. C’est un nègre trèssensé ; il voit fort bien quel profit il pourra retirer de mes explorations, tant qu’il tiendra la clef du pays.

Avec tout cela, il est étrangement superstitieux. Voilà un an qu'il n’a passé dans une certaine rue qui conduit directement au fleuve; il aime mieux faire un détour. Pourquoi? C'est que lorsqu’il fut nommé roi, celte rue, dil-on, fut ensorcelée par un de ses ennemis; il est persuadé que, s’il y passait, il mourrait sur-le-champ. Plusieurs fois des tentatives ont été faites par des docteurs éminents pour chasser l’esprit qui lui barre le chemin; mais le roi, si crédule en fait de sorcellerie, ne l’est guère quant à la science des prétendus exorciseurs.

A la fin, une tentative pour expulser ce malfaisant Aniemba ou sorcier eut lieu dans la nuit du 2 au 3 mars.

28 i L'AFRIQl'E ÉQUATORIALE.

Un docteur célèbre avait été amené du fond du pays des Bakalais pour accomplir cette cérémonie. Son nom était Aqualai. Le peuple s'assembla en foule sous l’immense hangar où ma réception avait eu lieu ; on y alluma des feux, autour desquels on s'assit. Cet enclos, do cent-cinquante pieds de long sur quarante de large, était recouvert en bambou et en feuillage. Vers dix heures, à la nuit noire, le docteur commença ses opérations par des chants de triomphe qui célébraient son empire sur les sorciers. C’était le signal pour tous les habitants de se rassembler dans leurs maisons ou autour des feux du grand hangar. C’est ce qu’ils firent avec tant de précipitation que deux femmes qui n’avaient pu regagner leur demeure , et qui avaient peur de rester trop tard dans la me, vinrent chercher un refuge chez moi.

Puis , tout fut éteint. Au bout d’une heure , il ne restait plus une seule lumière dans tout le village excepté la mienne, car j'étais dispensé naturellement de toutes les prescriptions usitées en pareil cas. Partout régnaient l'obscurité la plus profonde et un silence de mort. Pas une voix , pas même un soupir ne s'échappaient de cette foule agglomérée dans les ténèbres.

A la fin, ce silence fut rompu par la voix du docteur qui, debout au milieu de la grande place, se mit à proférer une suite de paroles inintelligibles. De temps en temps la foule lui répondait en chœur. Cela dura bien une heure; c’était une des plus étranges scènes auxquelles j’eusse jamais assisté. Je ne pouvais rien voir que les figures épouvantées des deux femmes réfugiées dans ma maison, pauvres créatures! Tout le peuple, du reste, était aussi effrayé qu’elles. La voix rauque du docteur résonnait étrangement au milieu du silence, et quand la réponse de tant de voix confuses m’arrivait à travers les ténèbres, j’aurais cru réellement assister à une évocation diabolique des anciens temps.

A la fin, juste à l’heure de minuit, j'entendis le docteur s’approcher. Il avait A sa ceinture des clochettes qu’il faisait tinter en marchant. Il allait de maison en maison demander A chaque famille si le sorcier qui barrait le chemin au roi ne lui appartenait pas. Naturellement tout le monde répondait non. Alors il se rendit dans la rue ensorcelée , et se mit A courir çà et IA en criant au sorcier de

t'Nli RliE ENSORCELÉE.

s’enfuir; enfin il revint sur ses pas et déclara qu'il ne voyait plus rAniemba, et que très-ccrtaincmcnt le sorcier s’élait sauvé pour ne plus reparaître. Là-dessus, tout le peuple se précipita dans la rue, en criant: « Va-l'cn! va-t’cn! et ne reviens jamais faire du mal à notre roi ! »

On ralluma les feux, et l’on s’assit pour souper; après quoi, les feux furent éteints de nouveau, et tous les habitants entonnèrent des chants sauvages jusqu’à quatre heures. Alors on ralluma encore les feux.

Le lendemain, au point du jour, toute la population se rassembla autour du roi, qui devait se rendre au fleuve en passant par la redoutable rue.

Quenguéza était d’une bravoure éprouvée comme chasseur et comme guerrier; il se montrait aussi fort intelligent sur beaucoup de points où éclatait la stupidité de son peuple; et cependant le pauvre roi avait une peur horrible. On lui assurait bien que le sorcier était parti, mais au fond il croyait marcher à une mort certaine. Il aurait refusé l'épreuve si cela lui eût été possible. Il hésita quelque temps, mais il finit par se décider à faire face à sa destinée ; il se mit en route vers le fleuve, descendit la rue et revint par le même chemin aux applaudissements de tout son peuple.

Le 6 commencèrent les préparatifs de nos grandes chasses. Les vivres étaient rares dans le village, en raison du grand nombre d’étrangers qui y affluaient. Mais les trente femmes du roi (on voit que le nombre était modéré), m'apportaient chaque jour des provisions pour moi et tout mon monde. Quenguéza m’avait donné son chasseur favori et son esclave, Étia, pour me servir de guide dans les bois. Col Etia est un homme âgé, de bonne mine, natif d’un pays reculé de l'intérieur, où le roi l’avait acheté longtemps auparavant. Il demeure sur une petite plantation, en dehors du village, dans une jolie cabane, avec une bonne vieille femme, qui m'a toujours traité d’une façon maternelle. La charge d’Étia consiste à fournir de gibier le garde-manger du roi ; par état, il va chasser presque toutes les semaines.

Quenguéza me donna en même temps Mombon, son majordome, chambellan, intendant, homme d'affaires ou factotum; un homme

dont remploi consiste à soigner les affaires particulières du roi, à distribuer le travail à scs esclaves et à surveiller scs plantations. Il avait les clefs des maisons royales. Mombon était chargé de veiller à mon bien-être.

La richesse d’un homme se mesure là, d’abord au nombre de ses esclaves, ensuite à celui de ses femmes, et enfin à celui de scs coffres. Les coffres renferment ordinairement tout ce que l’on possède. C’est ainsi que les coffres en sont venus à être le synonyme de la fortune, comme les banques représentent l’argent chez nous. Mais les coffres, pour être sûrs, doivent avoir des serrures; aussi les serrures de fabrique américaine ou européenne sont-elles très-recherchées en Afrique. Mais de même que les serrures garantissent la sûreté des coffres, de même les clefs, réunies en grand nombre, sont le signe palpable de la possession de beaucoup de serrures, de coffres et de trésors. De là le grand amour des sauvages pour les trousseaux de clefs, qui ne vont quelquefois à aucune serrure; car j’ai vu sous ce rapport bien des fraudes, même à Goumbi ; plusieurs de mes amis Commis avaient un grand attirail de coffres dont la plupart étaient vides. C’est une mode de rassembler autant de coffres que l’on peut, n’eût-on rien à mettre dedans.

Quelques-unes de leurs cabanes ont aussi des serrures; mais pour une serrure il faut une porte; or, pour l’avoir cette porte, si chétive et si étroite qu'elle puisse être, il faut abattre à coups de hache tout un grand arbre et en faire une planche qui comptera pour une porte. Aussi les portes sont-elles un luxe à Goumbi, comme elles le sont du reste sur le littoral.

Le 7 était un dimanche; je me reposai ce jour-là, et je me mis à causer avec les gens du pays; j'essayais de leur expliquer l’existence d’un seul Dieu et l'absurdité de leurs superstitions; à quoi un vieillard répondit : « Vous êtes blanc, et nous sommes noirs. Le Dieu qui vous a faits ne nous a pas faits. Vous êtes d’une espèce, et nous d’une autre. Vous êtes des esprits, qui n'avez pas besoin de nos fétiches et de nos idoles. Nous sommes de pauvres gens qui ne pouvons pas nous en passer. Le dieu dont vous parlez vous a donné de bonnes choses, mais à nous, il ne nous a rien donné. »

Le 8, nous allâmes à la chasse pour deux jours. J'avais avec moi

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