CHAPITRE IV
Navigation dans la bai*1. — Comment les nègres passent la nuit. — Une ferme royale. — Voyage sur le rivage. — Construction d’une pirogue. — Ogoula-Limbai. — Un grand chasseur d’éléphants. — La barque chavirée. — I.a rivière des requins. — Prairies. — Sangatanpi. — Le roi Bango. — Une audience royale. — l'n bal do cour. — Le* haracons. — Un hôte importun. — Un négrier en vue. — Décadence de la traite sur la côte. — Idoles.
Mon séjour au Gabon fut assez long pour me permettre (l’emmagasiner les objets d'histoire naturelle que j'avais recueillis dans le cours de mes explorations aux environs et sur la rivière Moondah . de les expédier1, puis de me préparer à une excursion au cap topez. J'étais tourmenté du désir de voir par moi-môme les haracons, ou marchés d’esclaves, aussi bien que d’aller chasser le buffle, qui se trouve en abondance dans les prairies de l’intérieur.
Quand tout fut prêt , je quittai le Gabon à la fin d’avril ; je plaçai tous mes effets, mes armes et mes munitions dans une de ces immenses pirogues que fabriquent les Mpongwés, et nous nous dirigeâmes vers la crique de Mbata, où sont situées les plantations de mon vieil ami le roi Rompochombo, ou roi Denis, comme les Français rappellent.
Nous entrâmes dans la crique de Mbata à quatre heures de l’après-midi et nous fûmes obligés de ramer vigoureusement çà el là, car le chenal se rétrécissait de plus en plus, el la végétation l'envahissait; enfin, vers minuit, nos hommes tirèrent la pirogue dans des broussailles, qui faisaient de cet endroit un marécage plutôt, qu'une crique. Nous ne tardâmes pas à en sortir, et nous nous trouvâmes sur les plantations royales.
1. Première collection envoyée » l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie. et décrite avant la collection envoyée du cap Lopez. — Voir les Procès- Verbaux de l'Academie, ISSfi.
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Mon bagage fut aussitôt transporté dans la maison de la première femme du roi. Quoiqu'il fût si tard, ou plutôt de si bonne heure, les habitants du logis ne dormaient pas. C’est une singulière habitude des Africains, assez pareils en cela à la haute société de nos villes, de ne pas dormir la nuit, mais de s’étendre au coin du feu, de fumer et de raconter des histoires, sauf ii sommeiller pendant la journée suivante. Aussi ne fus-je pas étonné de trouver la princesse Akerai . avec trois ou quatre autres femmes , couchée devant un grand feu (le thermomètre marquait 85 degrés Fahrenheit, soit 2!) degrés centigrades). fumant sa pipe, et me disant qu'elle était fort aise de me voir.
Cependant tous furent sur pied en un instant. La princesse se disposa h faire cuire pour moi des bananes et du poisson que ses es laves étaient en train de préparer, ce qui me fit grand plaisir, car notre voyage de la journée m’avait affamé. On alluma du feu sur le sol, au centre de la maison (pie je devais occuper, et plusieurs femmes du roi s’assemblèrent tout autour. J’écoutais leur conversation, quand tout à coup le nom d’un Français illustre, le prince de Joinville, frappa mon oreille. J'appris alors qu'il avait visité le village de Rompochombo vers l'année 1842, et que les habitants avaient gardé de lui le meilleur souvenir. Pendant ce temps, la reine s’occupait elle-même d’aménager un coin pour mon coucher. Mon lit était une natte assez simple, mais pas trop dure, et l'on y avait ajouté le luxe inusité d’un moustiquaire, à l'abri duquel je pus jouir d'un bon sommeil. >
Les nègres sont très- hospitaliers et très-bienveillants, mais en général très-pauvres et très-sales. Cependant ils n’ont pas la conscience de cette saleté, et quoique leur pauvre existence soit toujours besoigneuse, ils en jouissent comme s’il n’y avait pas de misère dans le monde, jusqu'il ce qu’ils soient surpris par l'approche de la mort ou par quelque grande catastrophe; alors leur chagrin est quelque chose de terrible : c’est littéralement le désespoir.
Les sujets du roi Rompochombo sont les plus aisés des Mpongwés. Les plantations où je me trouvais leur appartenaient; ce sont les plus florissantes que j’aie vues sur la côte. Le village situé il l’entrée de la crique de Mhala est entouré d’une fertile prairie en plein rapport.
AOKICULTURK.
Les habitants possèdent un grand nombre d'esclaves, et les femmes semblent avoir un goût prononcé pour l’agriculture, peut-être parce que. dans leurs villages du Gabon, elles ne trouvent devant elles que la pointe de Pongara, plaine de sable où rien 11e peut croître. Ici, je voyais à droite et à gauche, et à plusieurs milles, dans toutes les directions, des champs d’arachides, de bananes, de blé, de cannes à sucre, de gingembre, d'igname, de manioc, de courges ( le légume favori des nègres ) , tandis qu’auprès de leurs cabanes croissaient le papayer, le citronnier, l’oranger sauvage, pêle-mêle avec une grande abondance de bananiers et d’ananas. La vie industrieuse et paisible qu'ils menaient là me donna une haute idée de ce petit peuple, doué, sous ce rapport, de bien plus de persévérance qu’aucun autre. Ils semblaient même élever des animaux domestiques , car j’ai vu partout des cabris et des poulets de la petite espèce africaine.
Le roi était dans son village, sur la côte; mais il avait donné des ordres pour que je fusse conduit josqu’au cap Lopez; car Sangatanga. la principale ville du cap, est à soixante milles de Mbata. Le roi ne s’occupe pas personnellement de ces lielles plantations, et 11e les visite que pendant la saison sèche. Je soupçonne du reste qu’il n’exerce là que peu d’aulorité. C'est la reine, ou première femme, qui paraît avoir la haute main et qui règle la besogne des esclaves ainsi que l’ordre des travaux de l’agriculture. Dans l’occasion elle se mélail de planter elle-même, car c'est là un travail de femme; les hommes s’appliquent à abattre et à brûler les arbres, qui se multiplient avec une effrayante rapidité pour peu que le soi soit négligé pendant une seule saison.
Comme j’avais l'intention de passer quelques mois au cap Lopez, j’avais apporté du Gabon des bagages fort embarrassants, qui devaient être transportés par terre jusqu’à Sangalanga; car la navigation s’arrête à Mbata dans cette direction. Pour amener à bon port mes trois lourdes malles, pleines d’effets de voyage, plus, deux cents livres de grosse poudre . un demi-quintal de tabac, cinquante livres de plomb, trois fusils à deux cuups, comme aussi des jambons pêle-mêle avec des caisses de biscuits, des bouteilles de vin, d'eaude-vie et d’huile, des couvertures de laine pour dresser des lentes.
et avec cela des ustensiles de cuisine (je n’ai jamais ose manger de ce qu’on avait fait cuire dans la poterie des indigènes, par crainte de ce qui avait pu s’y trouver auparavant) ; pour tout cela, il fallait bien une trentaine d’hommes. Je les demandai à la reine pour le lendemain matin, promettant de donner h chacun d'eux dix mètres de coton, quelques perles et du tabac. Klle ne fit pas de difficultés, mais naturellement les préparatifs du départ nous prirent plusieurs jours.
Enfin, tout fut prêt et nous partîmes. Pendant dix ou douze milles, nous traversâmes une belle prairie entrecoupée par des accidents de terrain , magnifique pays de culture. Au sud du Gabon , l'aspect change tout à fait; le paysage est moins sévère, et le sol devient plus favorable à l'igname et aux autres produits de ferme qu’aucun des terrains que j’avais vus au nord. En passant, nous arrivâmes par hasard devant des cabanes de bambou, où vivaient des esclaves, loin de leurs maîtres mpongwés qui étaient retenus sur la côte; ils cultivaient là le sol pour leur propre compte, et envoyaient le tribut de leurs produits au littoral, toutes les fois que des canots partaient de Mbata pour s’y rendre. Ils paraissaient complètement heureux; et certes, pour des esclaves, je les trouvai fort indépendants. Les vieillards et les femmes étaient paresseusement couchés devant leurs petites huttes, et fumaient; de chaque côté s’étendaient de riantes campagnes, couvertes de bananes, de manioc, de pistaches et d'igname.
Vers midi, nous approc liâmes de la mer, et nous pouvions entendre à distance le bruit du ressac contre le rivage. Aussitôt le ciel, pur jusque-là, se couvrit, et en peu d’instants nous fûmes enveloppés d’une violente bourrasque, et presque d’un ouragan. Le tonnerre et les éclairs se succédaient violemment , et il plut comme il ne pleut qu’en Afrique. Nous courûmes à la hâte vers une petite cabane que nous voyions devant nous, et nous y fûmes très-bien reçus par un vieux nègre et sa femme. Au bout d’une heure, la tempête se calma et le ciel reprit sa sérénité. De tels orages sont fréquents dans cette saison ; ils font quelquefois de grands ravages, déracinent les arbres et bouleversent de fond en comble les plantations.