‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 13 sur 247 · LE LONG DU RIVAGE · texte numérisé non relu

LE LONG DU RIVAGE

Luc demi-heure de marche nous conduisit au rivage que nous n’avions plus qu’à suivre ; mais le sable mou nous rendit ce trajet très-pénible; je fus obligé d’ûter mes chaussures, car j’enfonçais à charpie pas jusqu’au-dessus des chevilles. Tout le reste de la journée se passa ainsi, et je me trouvai fort aise quand la nuit nous obligea de nuus arrêter. Mes hommes s’en tiraient mieux que moi, quoiqu’ils eussent de lourds fardeaux à porter. Au surplus, si le voyage était désagréable, le spectacle était magnifique. D’un côté, la mer roulant ses vagues écumeuses ; de l’autre, de vertes et épaisses forêts descendant vers la plage en masses impénétrables. A chai pie mille, ou à peu près, une crique se frayait passage à travers ce rideau de verdure, et serpentai! dans l’intérieur, offrant le curieux aspect d’un canal taillé dans des massifs aussi compactes sur chacun de ses bords ipie ceux qui présentaient leur front à la mer. C’était une solitude complète; le sourd mugissement de l’Océan rompait seul le sombre silence de la forêt, comme pour le rendre encore plus imposant. De temps en temps nous reconnaissions le cri solitaire du chimpanzé, qui est le principal habitant de ces lieux sauvages.

Juste au coucher du soleil, nous arrivâmes dans une jolie petite prairie, clairière naturelle au milieu des bois, et nous trouvâmes là un bon accueil inattendu chez le propriétaire de quelques cabanes que nous avions aperçues en face de nous. Nous le reconnûmes pour un Mpongvvé, nommé Mbouma, que j’avais déjà vu dans le Gabon. Il était venu là pour employer la saison sèche à fabriquer des pirogues avec les arbres qui entouraient sa petite clairière et (pii étaient d’une taille prodigieuse. Il avait choisi pour théâtre de scs travaux un des plus agréables sites que j’aie jamais vus en Afrique. La petite, prairie avait un mille de long sur un tiers de mille peutêtre de large; elle était parfaitement unie et recouverte d’un luxuriant tapis de gazon qui, aux premiers rayons du soleil levant, resplendissait comme une auréole d’or. Les animaux même do la forêt semblaient jouir de sa beauté : les singes se jouaient avec agilité sur les arbres qui la bordaient, et le chant matinal des oiseaux prêtait à toute cette scène un charme (pie bien peu de ces lieux sauvages d'Afrique ont le don de faire ressentir.

Mbouma n’était venu s’établir là que temporairement, avec toute

32 I.AFHiyiK ÊyUATOIIIALË.

sa famille, femmes, enfants et esclaves; il avait bâti ces abris provisoires, cabanes à toit île feuilles, grossières sans cloute, mais suffisantes, et y vivait un peu à l'aventure. Il me montra d’cnormes arbres qu’il avait abattus et dont il voulait faire des pirogues. Quelquesuns de ces esquifs étaient déjà achevés cl tout prêts à être lancés. Une pirogue de Mpongwé a quelquefois des dimensions très-considérables. Mbouma venait d’en finir une qui mesurait soixante pieds de long, sur trois et demi de large et trois de profondeur. Malheureusement la confection d’une pirogue est d’ordinaire la moindre partie de la tâche. L’arbre à pirogue ( car une seule espèce d'arbre est employée là à celle construction) croit presque invariablement à quelques milles de l’eau, et le plus difficile pour l'infortuné constructeur. c’est de parvenir à lancer sa barque; il faut souvent transporter une pirogue de soixante pieds par terre pendant huit ou dix milles, pour arriver à la plus prochaine crique ou rivière. Dans ce cas, on perce un sentier à travers les bois, on y place de petits arbres en forme de rouleau à deux pieds de distance l'un de l'autre, et l’on place dessus la petite embarcation que l’on pousse ensuite en avant avec de grandes difficultés.

Mbouma avait été très-heureux dans le choix de son emplacement; sa pirogue la plus éloignée du rivage n’en était qu’à deux milles, et il trouvait sa tâche assez aisée; mais du rivage au (jabon il fallait bien qu’il dirigeât toutes ses pirogues par mer.

De petites prairies pareilles à celles de Mbouma se succédèrent constamment jusqu’à Sangatanga et me donnèrent bonne opinion de ce que pourrait valoir.ee pays, s’il était livré à la civilisation. Cette vue me récréait doucement au milieu d’un voyage pénible.

Nous continuâmes à côtoyer le rivage; notre but était de gagner un village do Shekianis, où nous nous proposions de passer la nuit. Dans la matinée, je tirai un bel aigle -pêcheur, noir et blanc, (;/ypohiera.r angolensis) qui, perché sur le haut d’un grand arbre à colon, regardait gravement au-dessous de lui dans la mer, et guettait sa proie écaillée.

A trois heures, nous atteignîmes un village dont le chef, nommé Ogoula Limbai, sortit pour venir à notre rencontre, à la tète de tout son peuple, qui se composait de trente hommes, de soixante

OGOlî LA LIMBAI.

ou soixante-dix femmes, et d'un nombre prodigieux d’enfants. Il me souhaita la bienvenue et me conduisit à sa maison, une vraie maison, celle-là, la plus commode et la plus solide que j’eusse encore rencontrée chez les nègres ; elle était haute, le sol en était planchéié; c’était vraiment une demeure étonnante pour un chef de sauvages. Elle était distribuée en plusieurs chambres, séparées par des cloisons. Lorsque j’eus pris un instant de repos, on me pria de passer dans une autre pièce, où une nouvelle surprise m’attendait : les murs étaient revêtus de papier de tenture, et tout autour étaient suspendues des images de saints coloriées; une table était recouverte d’une nappe de vrai coton, sur laquelle mon dîner était servi, et l’on m’invita à y faire honneur; la pièce de résistance était un magnifique rôti de sanglier. Le sanglier abonde aux environs; c’est un excellent mets. Cet animal est toujours noir.

Je mangeai sans faire de questions, décidé à satisfaire mon appétit avant ma curiosité qui était fort intriguée par ce mystère de civilisation trouvé là dans un grossier village africain, loin des établissements des blancs.

A la fin, Ogoula-I.imbai m’expliqua tout. Un charpentier portugais, laissé malade en route par un trafiquant d’esclaves, avait vécu avec lui pendant quelque temps et avait bâti cette maison surprenante. Je présume aussi que le Portugais avait appris à notre ami noir la manière de mettre son couvert et l’art d’apprêter ce délicieux rôti de sanglier. Il est à croire en outre qu’Ogoula-Limbai avait été autrefois intéressé dans la traite des nègres; et quoiqu’il n’en dit pas un mot, ce fait pouvait rendre compte de diverses traces de civilisation que j’avais devant les yeux. Cependant, quelle qu’eût été sa conduite antérieure, il n’aurait pas osé actuellement établir un comptoir d’esclaves, bien que très-certainement ce ne fût pas l’envie qui lui en manquât. Vassal du roi du cap I.opez, qui s’arroge le monopole de ce genre d’afTaires, il aurait bien vite été chassé s’il avait voulu s’en mêler. Ogoula est le seul chef shekiani qui ait obtenu l'autorisation de s'établir sur la côte, entre le Gabon et le cap Lopez, car le roi de ce dernier territoire ne tolère aucune entreprise qui pourrait le gêner dans le monopole du commerce le plus lucratif. Aucun de ces bhekianis ne se permettrait donc de

31 L'AFHIQUE ÉQCATOKIALE.

trafiquer directement avec les blancs. Ils sont obligés de se soumettre à toutes les extorsions de ceux de leurs voisins qui sont assez heureux pour occuper le littoral; et si Ogoula voulait essayer d’organiser un commerce direct, on verrait, malgré les belles chances qu’il aurait pour cela, son village réduit en cendres au bout d’une semaine.

Ogoula passait pour être le premier chasseur d’éléphants du pays. Comme il parlait la langue des Mpongxvés, il me raconta quelques-unes de ses aventures qui prouvent bien que c’était un gaillard expert et déterminé. Un jour qu’il allait à la chasse, il rencontra deux éléphants. Seul et n’ayant qu’un fusil, il voulut battre en retraite et se réserver pour une meilleure occasion ; mais les gros animaux qui l’avaient vu ne lui laissèrent pas la facilité de s’échapper. Il fut obligé de s’arrêter, et, visant de son mieux, il tua un des éléphants. Malheureusement c'était la femelle; et le mâle, voyant tomber sa compagne, se rua aussitôt sur lui. ,11 voulut se sauver, mais son pied s’embarrassa à terre dans une liane; plus il faisait d'efforts pour se dégager, moins il y parvenait; pendant ce temps, la bête qui le poursuivait, brisant tout sur son passage, arrivait déjà sur lui, quand enfin son pied se trouva libre. Excité par l’extrême danger, il s’élança sur un jeune arbre qui était à sa portée; à peine y était-il, que l’éléphant furieux saisit avec sa trompe la tige de l’arbre, et, la secouant violemment en avant et en arrière, s’acharna à la déraciner. Mais pendant que l’arbre était ainsi ébranlé, Ogoula, à qui sa détresse prêtait des forces, sauta sur un autre pareil qui était tout proche; puis, quand l’éléphant vint s’attaquer à celui-ci. il imprima lui-même au jeune tronc une violente secousse et put attraper une branche très-saillante d'un gros arbre parvenu à sa pleine croissance; de là il grimpa à une hauteur suffisante pour se trouver en sûreté, et rire à son aise de la rage impuissante de son ennemi.

En général, les nègres visent assez mal ; mais ils ont beaucoup d'agilité et de présence d’esprit; c’est ainsi qu’ils se tirent souvent d’affaire dans des circonstances où l’homme blanc courrait le plus grand risque d’être tué.

Comme le poids de mes bagages avait extrêmement fatigué mes hommes, je demandai une pirogue à Ogoula, qui me l’accorda. Le

Page 1