‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 123 sur 247 · HISTOIRES DE GORII.LES · texte numérisé non relu

HISTOIRES DE GORII.LES

m'emparer d’un gorille assez grand déjà pour qu'on pût le conserver en vie.

Cette fois, nous formions une troupe nombreuse : Étia, Gambo, moi-même et dix hommes, tous armés et munis de provisions pour une couple de jours. Mes compagnons, tout couverts de fétiches et de talismans , s’étaient peint la figure en rouge , et s'étaient tailladé les mains. Le sang de ces écorchures doit, suivant eux, porter bonheur. Du reste , ils étaient à peu près nus ; c’est leur costume habituel.

Quant à moi, je m'étais fait aussi une toilette de circonstance; je m’étais noirci la figure et les mains avec du charbon et de l’huile; ma chemise et mon pantalon d’un bleu foncé et mes souliers noirs me donnaient un air aussi sombre qu’à n'importe quel nègre de la troupe; mon revolver était passé à ma ceinture, avec mon sac de munitions et ma gourde d’eau-de-vie; mon fusil pendait sur mon épaule. Notre attirail excita l'admiration de la foule rassemblée pour nous voir partir.

Qucnguéza était ravi; il s’écriait : « Quel homme que ce tangani ! il n’a peur de rien; il ne s’inquiète ni du soleil, ni de la pluie; il n’aime que la chasse. »

Le vieux roi recommanda à ses sujets d’avoir grand soin de son homme blanc, et de le défendre, s'il le fallait, au péril de leurs jours.

Ayant marché toute la journée, nous arrivâmes le soir à une petite rivière. Notre premier soin fut d'allumer du feu et de construire des huttes de feuillage pour la nuit. A peine avions-nous ramassé notre bois et élevé nos abris qu’il survint un orage qui dura une demi-heure. Enfin le temps redevint clair. On fil cuire des bananes et du poisson fumé; je fis frire moi-même un morceau de jambon; puis, grâce au tabac, nous devînmes tous de la meilleure humeur du monde. C’était le moment des histoires de gorilles, que j’écoute toujours avec un vif intérêt ; les indigènes de la région habitée par ces féroces animaux ont tous à ce sujet des superstitions pareilles, quoique chaque narrateur s'appuie sur des autorités différentes.

« Mon père, disait l’un, m’a raconté autrefois qu’étant allé un

lut L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

jour dans la forêt, il se trouva tout A coup face A face avec un grand gorille qui lui barrait le chemin. Mon père tenait sa lance A la main ; A la vue de cette arme, le gorille se mit A rugir. Alors, mon père, épouvanté, laissa tomber sa lance. Quand le gorille vit mon père désarmé, il parut satisfait; il le regarda un instant, puis le laissa, et rentra dans l'épaisseur de la forêt. Mon père, de son côté, fut bien content et poursuivit son chemin. »

LA-dcssus, les autres s’écrièrent tout d’une voix : « Oui, oui, c’est ce qu’il faut faire quand ou rencontre un gorille; laissez tomber votre lance, vous l’apaiserez. »

Gambo vint ensuite : « II y a quelques saisons sèches, dit-il, A la suite d'une violente querelle, un homme disparut de mon village. Peu de temps après, un Ashira de ce village, allant dans la forêt, y rencontra un très-grand gorille. C’était l’homme qui avait disparu. Il était changé en gorille. Il sauta sur le pauvre Ashira, le mordit au bras et lui emporta un morceau de chair; puis il le laissa aller. Le malheureux revint, le bras tout ensanglanté, me raconter son aventure. J’espère que nous ne rencontrerons pas un de ces hommesgorilles; car ce sont des êtres bien méchants, et nous aurions de terribles moments A passer! »

Le chœur : « Non, non, nous ne rencontrerons pas de ces, méchants gorilles! »

Alors un des assistants reprit hardiment : « Si nous tuons demain un gorille, je veux avoir une partie de sa cervelle pour fétiche. Bien ne rend un homme plus intrépide que d’avoir pour fétiche de la cervelle de gorille. Cela vous donne un cœur A toute épreuve! »

Le chœur (composé de ceux qui restaient éveillés) : « Oui, cela donne un cœur A toute épreuve ! »

En discourant ainsi, tous peu A peu s'endormirent.

Le lendemain matin, on nettoya les armes, on les rechargea et l’on partit pour le terrain de chasse. 11 y a un fruit d'une espèce particulière qui pousse presque A ras de terre, et dont le gorille est trèsfriand. Partout où il se trouve en abondance , vous êtes sûr de rencontrer l’animal. Nous cheminions depuis près d’une heure, quand nous entendîmes le cri d’un petit gorille, appelant sa mère. Élia l’entendit le premier, et nous indiqua le point d'où ce cri partait.

CAPTraE l)'l'N PETIT GORILLE FEMELLE. Î93

Aussitôt nous commençâmes k marcher avec plus de précaution. Étia et Gambo, qui se trouvaient en avant, se mirent h ramper, en habiles chasseurs habitués k la vie des bois. C’était k contre-cœur que je restais en arrière ; mais j’avais peur que la maladresse de mes mouvements ne dénonçât notre présence.

Au bout d’une demi-heure, deux coups de feu se firent entendre. Nous courûmes, et nous trouvâmes la mère gorille frappée k mort; mais le petit avait échappé.

Pendant que sa pauvre mère gisait morte dans une mare de sang, il s’était sauvé dans les bois. Nous résolûmes de nous cacher'pour guetter son retour. Ce ne fut pas long; il reparut, sauta sur sa mère et se mit k la teter et k la caresser. Etia, Gambo et moi, nous nous élançâmes alors. Ouoiquc évidemment le polit animal n’eût pas encore deux ans, il se débattit avec force, et nous échappa encore. Mais nous lui donnâmes la chasse, et peu de minutes après nous l’avions attaché, non sans qu’un de mes hommes eût été fortement mordu au bras par cet enragé petit démon.

C’était une femelle. Nous la ramenâmes vers sa mère, en ayant bien soin de la maintenir avec des cordes solides attachées k des piquets. Elle se précipita sur le corps et enfouit sa tète dans le sein maternel; c’était touchant; on eût dit quelle éprouvait une véritable douleur.

Nous résolûmes de revenir au camp passer cette journée. Le corps de ia mère fut écorché sur place. Je m’adjugeai la peau et le squelette, et mes hommes se partagèrent la chair. On emporta, non sans peine, la petite bêle sauvage, qui se débattait en cherchant k mordre tous ceux qui s’approchaient d'elle.

La gorille mère avait quatre pieds quatre pouces de haut, et la petite deux pieds un pouce.

Je perdis la peau de la première, qui se gâta avant que j’eusse achevé lès préparations nécessaires.

La petite gorille, malheureusement, ne vécut que dix jours après avoir été prise. Elle refusait obstinément tout aliment cuit, et même toute autre chose que les noix et les fruits dont ces animaux se nourrissent dans leurs forêts. Mes hommes en allaient chercher chaque jour pour les lui donner. Elle n’était pas aussi féroce que le mâle

L'AFRIQl'E ÉQUATORIALE.

dont je m’étais emparé autrefois, mais elle était tout aussi sournoise. S’approchait-on d'elle, c'étaient les mêmes démonstrations menaçantes; ses yeux, quoique plus doux, avaient le même regard fauve et traître; comme mon intraitable captif, elle attachait ce regard sur le mien quahd elle méditait quelque mauvais coup; ainsi, j’ai remarqué qu’elle employait la même manoeuvre quand elle voulait saisir quelque chose que son bras ne pouvait atteindre, empêchée qu’elle était par sa chaîne. Elle me regardait bien en face; puis, prompte comme l’éclair, elle s’appuyait d'un côté à terre sur un bras et sur une jambe, et me détachait de l'autre côté un coup de pied pour m'agripper avec ses doigts. J’élais alors fort heureux d’échapper au vigoureux accroc de son orteil. J'ai cru m’apercevoir quelquefois qu'elle louchait, mais je no pourrais pas l'affirmer. Tous ses mouvements étaient d’une agilité remarquable, et sa force, eu égard à son âge et à sa petitesse, était vraiment extraordinaire.

Tant qu’elle vécut, jamais une femme enceinte ni le mari de cette femme n’osèrent s’approcher de sa cage. On est persuadé dans ce pays-là que si l’un ou l’autre voyait un gorille, même l'animal étant mort, la femme donnerait le jour à un petit gorille, et non à un enfant. J’ai remarqué cette superstition chez toutes les tribus, et seulement à propos du gorille.

Quand nous revînmes au village, je trouvai le roi qui jetait les hauts cris à propos du détournement d’un des objets de la succession de son frère. J’ai déjà expliqué que dans ces contrées les enfants n’héritent pas de leurs parents. Quand un homme meurt, ses frères, s’il en a, entrent en possession de ses biens. A leur défaut, ce sont les cousins, les oncles, et, en dernier lieu, les fils. Nous avons dit aussi que les propriétés consistent surtout dans les esclaves et dans les femmes. Les veuves restent dans la maison jusqu’à la fin du deuil ; puis on démolit cette maison et on la brûle. Les plantations ne sont pas une propriété ; car un homme ne peut cultiver une pièce de terre; il en jouit de son vivant, voilà tout. Les armes et les effets personnels sont partagés aussitôt après la mort.

Or, ce meuble de succession qui provoquait la colère de Quenguéza, c’était une femme, la favorite du roi défunt. La fin du deuil approchait. Quenguéza avait annoncé que les veuves royales seraient

Page 1