UN MEUBLE DE SUCCESSION
partagées entre ses parents mêles : des cousins. Il ne se réservait pour lui-même qu’une ou deux des plus jolies. Précisément la fantaisie du roi s’était arrêtée sur la favorite en question qui, avec une perversité toute féminine, s’était laissé séduire par un jeune habitant du village de condition vulgaire, mais très-joli garçon. Quenguéza était furieux. 11 déclarait qu’il ne prendrait pas une seule des veuves de son frère; il jurait de se venger du drôle qui l’avait ainsi sûpplanlé. Le peuple était trôs-aflligé. 11 alla en corps supplier le roi de prendre au moins deux des veuves de son frère. Le village fut dans l’agitation toute la journée; cette importante question tenait tout le monde en suspens. Enfin, je fus heureux d'apprendre, le soir, que Quenguéza avait trouvé sage d’accéder aux vœux de son peuple. Le tumulte fut ainsi apaisé.
Le pauvre diable qui était la première cause de cet émoi populaire envoya des esclaves à Sa Majesté pour faire sa paix avec elle; mais Sa Majesté les lui renvoya avec dignité, disant qu’elle n’accepterait rien d’un homme qui lui avait fait une telle injure.
Pendant quelques jours, j’allai chasser dans les bois voisins de Goumbi , et je tirai surtout des oiseaux. Je trouvai là presque les mêmes oiseaux et aussi les mômes quadrupèdes que dans le centre du cap Lopez. Le sol paraît riche, et d’épaisses forêts s’étendent aux alentours; les coupes d’ébène se pratiquent un peu plus haut sur le fleuve; quant aux vignes du caoutchouc, je n’en ai pas encore vu beaucoup. Les éléphants sont très-nombreux à vingt milles plus loin; mais l'ébène me parait être la principale richesse des environs de Goumbi.
Le 18 mars, je priai Quenguéza de me faire pénétrer dans l’intérieur. Les chefs bakalai et asliira me sollicitèrent tous deux de venir dans leur pays, me garantissant de bonnes chasses et de bons traitements. Quenguéza me pria d’ajouter quelques présents à ceux que je lui avais faits, comme moyen de rehausser son importance aux yeux de ses voisins. J’accédai à ce désir, et je lui remis en outre pour mille francs de marchandises, en échange desquelles il me donnerait de l'ébène à mon retour. Je chargeai de commissions semblables quatre des principaux personnages du pays, et je mis ainsi le comble à la joie de la population qui voyait là un placement lucratif de ses coupes de bois d’ébène.
«96 L'A FUI QUE ÉQUATORIALE
Enfin, le 22, nous nous embarquâmes sur le fleuve. Quenguéza et moi, avec mes bagages, nous étions dans une grande pirogue, dirigée par vingt-deux rameurs. Les chefs ashira et bakalai suivaient dans d'autres pirogues, après lesquelles venaient encore plusieurs embarcations de Goumbi. La chaleur était intense; les nègres mêmes en souffraient, et quoique j’eusse un épais parasol déployé au-dessus de moi, et que je fusse assis sans bouger, j’étais obligé de me baigner souvent la tête, car je craignais un coup de soleil.
Au-dessus de Goumbi, le fleuve est très-étroit mais très-profond ; le courant y a bien plus de force que je ne lui en avais trouvé plus bas. C’est là en effet un vrai fleuve, coulant avec vivacité sur un lit bien creusé entre de hautes terres. Je crois que, dans cette partie de son cours, la saison sèche ne le réduit pas assez pour que des steamers ne puissent y naviguer en sûreté.
Chacun se plaignait, excepté mon petit Makonday. Le gaillard met de l’amour-propre à tout endurer dans ma compagnie. C’est le négrillon le plus courageux que j’aie jamais vu; voilà réellement un héros précoce, et je suis bien aise de l’avoir emmené, quoique l'épreuve soit quelquefois bien pénible pour lui.
Le premier endroit où nous nous arrêtâmes s’appelait Akaka. C’était de tous les villages bakalais le plus avancé sur notre route , environ à quinze milles de Goumbi. De là nous pouvions apercevoir les hautes montagnes de l’intérieur. Leur cime bleuâtre se découpait sur l’horizon à l’est-nord-est; les plus rapprochées ne me semblaient pas à plus de trente-cinq milles à vol d’oiseau. Les crêtes bleues étaient beaucoup plus loin sans doute, mais j’espérais les atteindre et planter le drapeau américain là où le pied d’un blanc ne s’était jamais posé.
Un peu avant d'atteindre Akaka nous abordâmes à un lieu sacré appelé Evcndja-Quengouat. Là tout le monde sort des pirogues pour danser. La règle est que tous ceux qui n’ont pas encore remonté le fleuve précédemment chantent les louanges du dieu de l'endroit, et cassent une branche d’arbre qu’ils doivent planter ensuite dans la vase près de la rive; cela porte bonheur. Le pauvre Makonday s’empressa de prendre part à ces dévotions avant que je fusse instruit de ce qu’il allait faire. On m'invita aussi à la cérémonie, mais je dis au