‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 125 sur 247 · L’ARBRE 0L0CM · texte numérisé non relu

L’ARBRE 0L0CM

roi qu'il n'y avait là, comme ailleurs, qu’un seul Dieu, sur qui je m’en reposais pour nous protéger tous.

« Oui, répondit-il, cela est bon pour vous. Mais nous, nous devons en avoir plusieurs. Nous sommes pauvres; nous ne sommes pas comme vous autres blancs. »

Dans l’après-midi, nous nous reposâmes dans une plantation pendant qu'un violent orage éclatait sur le pays et rafraîchissait l’air par une pluie délicieuse. Ces orages, qui surviennent presque tous les jours pendant cette saison, aident à endurer la terrible chaleur qui sans cela serait, je crois, tout à fait intolérable. Ce jour-là, à midi, mon thermomètre marquait h 9 degrés à l’ombre de mon parasol.

Quand nous nous arrêtâmes pour déjeuner le lendemain, je remarquai, à peu de distance, un arbre extraordinaire, le plus grand et le plus gros que j’eusse jamais vu en Afrique. C’était vraiment le roi de ces forêts, si magnifiques pourtant. Son tronc s’élevait droit et majestueux, sans qu’aucune branche l’entourât jusqu’à sa cime, qui dépassait de bien haut tous les arbres environnants. Là seulement son feuillage s’étendait de toutes parts comme un immense parasol, mais sans donner beaucoup d’ombre, à cause de la distance où il était de la terre. Je découvris que cet arbre était en grande vénération chez les habitants, qui l'appellent oloumi. Cette espèce n’est pas commune, même sur ce sol qui est le sien. On dit que son écorce a des vertus curatives. On la recherche encore par suite d'une certaine croyance : si un trafiquant, avant de partir pour quelque expédition commerciale, se lave avec une décoction de cette écorce, il doit, dit-on, réussir dans ses entreprises et conclure d'excellents marchés. Aussi de grandes bandes d’écorce avaient-elles été arrachées de l’arbre tout autour, jusqu’à une hauteur de vingt pieds au moins.

L’après-midi , nous passions devant une crique ou petite baie, appelée Elivamonos, où l’on trouve en extrême abondance le mulet, ce délicieux poisson. Les villages bakalais se succèdent alors plus fréquemment, et je m’aperçois que ces tribus ont plus d’énergie et de prévoyance que celles du littoral. A Mpopo, des milliers de bananiers entourent le village. Enfin nous arrivons à la résidence d'Obindji, un chef qui est très-lié avec Quenguéza, et chez qui nous allons nous établir pendant quelque temps.

Les habitants se précipitèrent sur la rive pour me voir. Ils me regardaient avec une extrême curiosité, étonnés surtout de ma chevelure. Nous approchâmes en tirant des coups de fusil et en chantant. Au moment d’aborder, nous vîmes Obindji arriver en grande pompe, coiffé d’un chapeau de soie (la couronne du pays), vêtu d’une chemise et d’un habit, et portant un beau pagne. Il faisait sonner son kendo, une clochette, qui est là l’insigne de la royauté, quelque chose comme le sceptre royal.

Je lui dis : « Pourquoi faites-vous sonner votre kendo? »

Il répondit : « Le cœur d’Obindji est content, et il remercie son mboudgi (son fétiche) de l’avoir élevé plus haut aujourd’hui qu’il n’a jamais été; un mbuiri (un esprit) est venu voir Obindji. »

Quand nous eûmes abordé, et que les deux rois et moi nous nous fûmes assis, on procéda à la cérémonie de la réception. Quenguéza fit l’historique de scs relations avec moi depuis le jour oii j’étais venu chez lui jusqu'au moment présent. Tout cela fut expliqué en phrases courtes, et l'auditoire donnait de fréquentes marques d’approbation. A son tour Obindji exposa quels sentiments il avait éprouvés en apprenant que Quenguéza devait lui amener son homme blanc; puis on applaudit, et Obindji me secoua les mains (fort gauchement). Ainsi se termina la cérémonie, qui avait duré trois quarts d’heure.

Le village d’Obindji, d’après mes calculs, doit être à cent quarante milles de l’embouchure du fleuve ; c’est un nouvel établissement qui n’est pas très-étendu. Ce clan de Bakalais est très-puissant; comme leur chef voulait se rapprocher du fleuve, la plupart de ses gens s’y opposèrent. Ces Bakalais ont la réputation d’être belliqueux, et diverses circonstances prouvent qu’ils le sont en effet. Les autres tribus les redoutent; aussi ont-elles abandonné toute la rive droite à leurs dangereux voisins. Les populations riveraines sont cependant en quelque sorte obligées de vivre en paix ; car si elles demeurent là, ce n’est que par la tolérance de Quenguéza, et celui-ci ne le leur permet qu’à la condition de se conduire pacifiquement.

Leurs maisons sont aussi assez caractéristiques ; elles ne sont pas construites en bambou, comme celles qu’on voit plus bas sur la rivière, mais bien en écorce d’arbre. On détache cette écorce sur de grands arbres, par bandes de cinq pieds de long et d’un pied de large,

ÉDUCATION DE QUENGUÉZA.

et on les attache solidement des deux côtés, et très-serrées. Les murs de bambou laissent toujours des fentes entre lesquelles un ennemi peut vous ajuster; les murs d’écorce, au contraire, vous garantissent de ce danger. Les cabanes sont petites; elles n’ont pas plus de douze pieds de long sur huit de large. En général, elles sont divisées on deux chambres; on couche dans celle du fond, et l’on emmagasine ses effets dans la pièce d'entrée. En temps de guerre, on change sa chambre à coucher de place toutes les nuits, afin que l'ennemi dérouté ne sache pas où diriger son feu.

Il y a peu de fusils dans ce pays. L’homme qui possède un fusil et de la poudre est riche. Mes batteries à capsules étonnaient beaucoup ces gens-là, et mon revolver encore plus; c'était pour eux uno merveille. Des revolvers de la construction la plus simple seraient presque sans prix à leurs yeux, si seulement ces armes pouvaient avoir des batteries ij pierres à fusil.

Ce village, ainsi qu'un autre situé un peu au-dessus et qui n’en est séparé que par une petite crique, est entouré de champs de manioc très-étendus. Je remarque encore une fois que les Rakalais font de meilleures récoltes que les tribus des rives inférieures. Toutefois, pendant cette semaine, il vint tant de curieux du haut du fleuve que les vivres commencèrent à devenir rares, et que Quenguéza fut obligé d’envoyer chercher à Goumbi des provisions pour notre monde. Un très-vieux chef arriva de sa résidence, située à cent milles audessus. Quand il débarqua, Quenguéza et moi nous allâmes lui rendre visite les premiers; son âge nous fit passer par-dessus le cérémonial. A ma vue, il recula et parut très-ému. « Vous n’ètes pas un homme, s’écria-t-il, vous êtes un mbuiri (un esprit)! » Il avait entrepris un long voyage, ajouta-t-il, pour voir l’homme qui sait faire des fusils et de la poudre, et je devinai qu’il voulait me prier, comme les Fans, de m’asseoir devant, lui pour lui fabriquer quelques fusils.

Je riais de voir les efforts de Quenguéza pour enseigner à ses voisins les idées qu’il tenait de moi. Comme la plupart de ses sujets, il était fort incommodé par la vermine; lorsqu’il causait avec moi et qu’un insecte venait l'importuner, il l’attrapait avec adresse et l’écrasait gravement sur son pouce. Cette habitude me dégoûtait à tel point que je lui en fis reproche et que je réussis à l’en

corriger. Mais il n’y eut pas plutôt renoncé pour lui-méme, qu’il l’interdit à tous ses sujets, et qu’il devint l’avocat le plus zélé des convenances auprès de nos amis les Bakalais.

« Pourquoi écrasez-vous vos insectes devant mon homme blanc? eh! malpropres que vous ôtes! Allez-vous-en! vous rendrez mon homme blanc malade! » Voilà, ce qu’il criait sans cesse. Ce jour-là, quand nous allâmes voir le vieux chef du fleuve supérieur, nous le trouvâmes qui se livrait au même genre d’occupation. Quenguéza se montra tout aussi zélé, quoique plus poli; mais le vieillard répliqua : u Je touche à la fin de ma vie; il est trop tard pour me corriger. » Et il continua gravement son massacre.

Obindji a un fauteuil qui est un curieux échantillon d’ameublement; la seule question pour moi, c’est de savoir comment il peut s’y trouver à son aise. C’était réellement un plaisir de le voir, assis sur un petit escabeau, le dos appuyé contre une souche qui est le corps môme du fauteuil, et les bras soutenus par des racines transversales qui en sortent; trois autres racines plus petites, partant des deux grosses transversales, servaient de support à la masse inclinée. Ce fauteuil de repos était donc fait tout entier avec une seule souche d’arbre, et en général il faut être riche pour en avoir un semblable. Dans cette alti-

Übiudji «tu son Cauieuu.

tude, Obindji semblait savourer sa pipe avec délices, et présentait le type le plus parfait de la paresse africaine.

Notre quai lier général doit être établi dans le village d’Obindji;

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