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ÉPREUVE DE L’ANNEAU ROUGI

cruellement brûlé les doigts. A cette vue, ce ne fut qu'un cri : « Il a menti ! il a menti ! » et l’homme de Goumbi fut déclaré innocent.

Je me hasardai à faire entendre que l'accusé se serait de même brûlé les doigts, s’il eût touché l'anneau; mais personne ne voulut considérer l'affaire sous ce point de vue. Dans un pays où l’accusateur est obligé de soutenir sa dénonciation de cette façon-là, je crois qu’il est difficile d’arriver à une instruction satisfaisante.

Le 6, nous partîmes enfin pour une chasse de deux ou trois jours. Nous remontâmes le fleuve pendant dix milles à peu près, et nous primes terre dans un village bakalai abandonné, où nous établîmes notre campement. Nos dispositions prises, nons allâmes à la recherche des traces de gorille. Il était trop tard pour chasser; mais notre chasseur en chef, Querlaouen, voulait se préparer pour le lendemain. Je n’avais rien vu, pour ma part, lorsque Malaouen, un autre chasseur, vint me dire qu'il avait entendu le cri du kooloo, et qu’il savait où le trouver, quand il ferait jour. Moi-même, en retournant au campement, j’avais entendu ce cri ; mais j’ignorais de quel animal il provenait.

Je demandai naturellement ce que c’était que le kooloo, et je reçus pour réponse une description de cet animal, qui me causa une vive agitation; car je vis bien qu’il s'agissait d’une nouvelle espèce de singe dont je n’avais jamais entendu parler. Les habitants de Goumbi l’appelaient kooloo-kamba, à cause de son cri ou signal d’appel, kooloo, et du mot commi kamba, qui veut dire « parole. » Les Bakalais l’appellent simplement koola.

Je ne dormis presque pas de la nuit, tant j’étais ému de la perspective du lendemain. Le kooloo passait pour être très-rare dans le pays, et je n’avais guère la chance d’en trouver d’autres que celui dont nous avions entendu le cri.

Cette nuit interminable s’acheva enfin. Aux premières lueurs de l’aube, j’avais déjà fait lever mes hommes. Nos armes étaient préparées de la veille. Nous nous divisâmes en deux troupes et nous partîmes. La mienne marchait depuis une heure à travers la forêt, quand tout à coup je mis étourdiment le pied au milieu d’une longue file de fourmis bashikouais, qui me mordirent cruellement, presque à me faire crier. Ces enragées petites bêtes, furieuses d’avoir été déran-

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gées dans leur marche, me grimpaient le long des jambes et s’attachaient après mon pantalon, que je fus obligé d’ôter. Je sautai lestement hors de la route suivie par leur bataillon, mais je ne me tirai pas de là sans de nouvelles morsures.

A peine étions-nous débarrassés des bashikouais, que mes oreilles furent frappées par le cri particulier du singe que je cherchais : « koola-kooloo, koola-kooloo, » je l’entendis plusieurs fois. Je n’avais avec moi que Gambo et Malaouen. Gambo et moi nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes, perché sur une haute branche d’arbre, un grand singe. Nous tirâmes â la fois, et tout aussitôt la pauvre bête tomba pesamment sur le sol. Je m'élançai, empressé de voir si en effet j’avais devant moi une espèce nouvelle. Je reconnus tout de suite que ce n’était ni un nshiégo-mbouvé, ni un chimpanzé, ni un gorille. Encore un jour heureux, marqué à l'encre rouge sur mon calendrier !

En un instant , nous retirâmes les entrailles de l’animal ; je ne trouvai dans son estomac que des matières végétales. La peau et le squelette furent emportés au campement, où je m'occupai des prépations à l’arsenic qui me permettraient de conserver la peau jusqu’à mon retour au village d’Obindji.

C’était un mâle, parvenu à toute sa croissance. Il avait quatre pieds trois pouces de haut. Il était charpenté moins vigoureusement que le gorille, mais sa force devait égaler celle du chimpanzé ou du nshiégo-mbouvé. Quand il fut apporté au village, tout le monde et môme Quenguéza s’écrièrent sur-le-champ : « C’est un koolookamba! » Alors je les questionnai sur les autres singes déjà découverts. Ils n’hésitèrent pas à leur donner leurs vrais noms; car ils ne confondent pas du tout les espèces ni les variétés. Je conclus de tout cela que ma conquête était bien un animal tout nouveau, ou du moins une variété des espèces que je connaissais antérieurement.

Le kooloo-kamba a pour caractère distinctif une tète très-ronde; des especes de favoris encadrent la face et le menton ; la face est arrondie, les pommettes saillantes et les joues creuses. Les mâchoires ne sont pas très-proéminentes; elles le sont moins que dans toute autre espèce de singe. Le poil est noir et très-long sur les bras, qui cependant n’en ont pas du tout dans de certaines parties.

LE KOOLOO-KAMBA.

Je n’ai pas trouvé de chimpanzé dans les bois où j'ai tué le kooloo-kamba. Le gorille est évidemment un animal bien plus puissant que ces deux-là; cependant, de tous les singes connus, le kooloo est celui qui se rapproche le plus de l'homme par la structure de la tête. La capacité du crâne, proportion gardée de la taille de l'animal , est un peu plus grande que chez le gorille ou le nshiégombouvé. De ses habitudes on n’a rien pu me dire , si ce n’est qu’il se rencontre en plus grand nombre à mesure qu’on avance dans l’intérieur, et qu’il est, comme le gorille, très-farouche et d’une approche difficile.

La viande commençait à devenir rare, et j’étais bien aise de retourner au village. Je fus encore plus content lorsque Querlaoucn revint avec un sanglier dont il me donna généreusement la moitié. Les nègres se régalèrent de la chair du kooloo; mais je n’avais garde d’y toucher; aussi le sanglier fut-il le bienvenu pour moi, comme il le fut aussi pour Quenguéza, que nous retrouvâmes poussant presque des cris de douleur. C’était l’effet d’une aflèclion maladive, assez commune en Afrique, que l’on appelle la gouamba, et pour laquelle, Dieu merci , nous n’avons pas de nom. La gouamba est un appétit de viande, désordonné et insatiable, qui provient d’une nature épuisée. Le régime végétal ne suffit pas aux besoins de l’organisation. Précisément les vivres étaient rares, et il y avait quatre jours que Quenguéza n’avait goûté de viande. Il était épuisé, énervé; et quoique ce fût un ferme et solide vieillard, il grognait comme un enfant. Telle est l’action de la gouamba, dont j’ai moi -même éprouvé les cruelles souffrances.

La saison pluvieuse est maintenant à son apogée. Le fleuve gonflé se précipite, roulant des torrents fangeux et jaunâtres jusque sur ses rives envahies. Ma maison , située sur une éminence, ne s'élève que de quatre pieds au-dessus de l'eau. Au bas, tout est inondé. Il est probable que dans le lac d’Anengué les crocodiles se sont retirés sous les roseaux.

Les accusations de sorcellerie sont une cause incessante de troubles et de malheurs chez ces pauvres peuples. Le 1 1 de ce mois, un jeune frère d’Obin ’ji fut arrêté comme inculpé d'avoir ensorcelé son frère atné, le prédécesseur d’Obindji, et de l'avoir ainsi fait

so

périr. Cet homme était mort depuis un an, et son malheureux frère avait dù déjà avaler trois fois le mboundou pour prouver son innocence. Toujours l'accusation se reproduisait. Il crut acheter son repos et sa vie au prix de quelques esclaves; mais son beau-frère réclama une nouvelle épreuve. J’intervins alors , et j'obtins qu’on le laissât tranquille, du moins tant que je serais là.

Le 12, Quenguéza se rend en toute hâte à Goumbi, pour voir encore avaler le poison. Une jeune fille est accusée d’avoir ensorcelé un homme qui vient de mourir; il faut donc qu’elle subisse l’épreuve du mboundou. Que le ciel lui soit en aide! J’ai fait promettre au roi qu’on ne la tuerait pas : je ne pouvais rien de plus.

Après cela, je me rendis au village voisin, où j'avais un ami qui avait abattu trois éléphants. Ces animaux ne sont pas .très-nombreux dans les environs, et on ne leur fait pas non plus une bien rude chasse. Les indigènes, trop paresseux pour se donner beaucoup de peine, souffriraient plutôt de la gouamba que de se faliguer à chasser. En outre, les fusils sont devenus là d’un usage si général, que les populations n’ont plus recours aux trappes ni aux lances pour venir à bout des gros animaux, et qu'elles laissent à leurs chasseurs le soin de les approvisionner. Ceux-ci seulement ont des fusils. Il est étrange que dans les pays même où l’homme blanc n'a pas encore pénétré, les fusils et la poudre, les vases de cuivre et de fer, les perles, etc., soient loin d’êlre inconnus et rares. Naturellement, tous ces objets ont une valeur extravagante; ce qui serait d’un grand avantage pour les marchands, si les marchands venaient jusque-là.

J’arrivai dans le village au moment où les danses qui précèdent le partage de la chair de ces animaux étaient sur le point de commencer. C’est une offrande en l’honneur des deux esprits Mondo et Olombo, qui paraissent exercer une grande influence sur la chasse. Un docteur ashira présidait à la cérémonie. Je reconnus là une grande vérité que j’avais déjà entendu proclamer dans nos contrées civilisées, c’est qu’un prophète gagne en renommée à mesure qu'il s'éloigne de son pays. A Goumbi, un docteur bakalai est tenu en haute estime. A Biagano, un docteur de Goumbi est le prince des prophètes. Ici, au milieu des Bakalais, on ne fait cas que des docteurs ashiras. Ainsi va le monde.

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