UN OISEAU-DIABLE
Ils avaient là trois quartiers de viande, découpés sur le train de derrière des éléphants, qui bouillaient dans de larges chaudières. Autour de ces apprêts on dansait, tandis que le docteur ashira chantait les louanges des esprits et leur adressait des vœux. On coupa un morceau qui fut porté dans les bois pour satisfaire l’appétit de ces divinités (ou plutôt celui de leurs représentants carnassiers-, les léopards), et l’on se régala du reste. Vint ensuite le partage des montagnes de viandes qu’on n’avait pas fait cuire. Le village, les amis du village, les chasseurs, les amis des chasseurs, et les amis de leurs amis, tous vinrent prendre part à la curée. On m’en donna pour près de cinquante livres; et quoique ce mets soit peu agréable au goût, coriace, et au total très-fade, comme je l’avais appris à mes dépens, je fus cependant heureux de le trouver; car la viande était rare, et j’avais un appétit de chasseur.
Un éléphant tué est un événement chez les Bakalaîs, non-seulement à cause de sa chair, mais aussi pour l’ivoire que l’on en retire et qu’on expédie à la côte, et en échange duquel on se procure dès étoffés, de la poudre, des fusils, des brimborions, enfin tout ce que fournissent les peuples civilisés. C'est à peu près le seul commerce du pays; car on ne fait pas encore de grandes coupes d’ébène ni de bois rouge.
En chassant derrière le village, le 15, je tuai un oiseau fort curieux, I ’alèlhe caslanèa , d'une espèce tout nouvellement découverte. Les indigènes disent qu'il y a un démon dans son corps. A quel propos? je n'ai pu le découvrir; probablement à propos de rien. Cet oiseau est remarquable par des habitudes fort singulières. H vole par petites bandes , et suit avec vigilance les fourmis bashikouais dans leur marche à travers le pays. Il est insectivore; et quand l’armée bashikouai fait fuir devant elle les sauterelles et les insectes effrayés, il vient, comme une troupe auxiliaire, fondre sur cette proie et l’emporter. Je ne pense pas qu’il mange les fourmis. ’ ■ •
Mes ennemis de Vieille date , les serpents , abondent dans ces forêts. En s’enfonçant dans les fourrés, on voit souvent un énorme python suspendu à quelque branche saillante et guettant sa proie. Dernièrement, je tirai un petit oiseau qui, dans sa cliute, fut arrêté' par des lianes. Je désirais l'avoir, et je me mis à grimper pour l’al-
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teindre. Juste au moment où j’allais le prendre, un serpent, de l’espèce la plus venimeuse, passa sa tète hideuse à travers le feuillage et s’allongea vers moi. Saisi d'effroi, je n’eus que le temps de me laisser tomber. Heureusement , je n’avais qu’un saut de quelques pieds à faire. C’est un des plus grands dangers auxquels j’aie échappé en Afrique; car il n’y a pas de cure possible pour la morsure de ce reptile, dont j’ai cru sentir le souille sur ma figure, avant même de l’avoir vu.
Lorsque je chasse régulièrement, comme ici, je me lève à cinq heures du matin. Monguilomba me fait une bonne lasse de café, qui m’est servie par Makonday. Quand je l’ai prise, le jour commence à paraître. Je pars pour la forêt, et je chasse jusqu’à dix heures : c’est le moment de mon déjeuner. Après le déjeuner, je me mets à empailler les oiseaux que j’ai tués dans la matinée, et je me repose jusqu’à trois heures. Je retourne ensuite dans les bois jusqu’à six. A cette heure-là le soleil se couche, et il fait nuit quand je rentre. Je trouve alors mon dîner prêt et Makonday pour le servir. Après le dîner, je recommence mes préparations jusqu’à ce que j’aie mis à l’abri de tout dommage mes conquêtes de la journée. Cela fait, je vais me mêler aux nègres, et je les écoute causer en attendant que l’heure de dormir soit arrivée.
Telle est ma besogne quotidienne. Cependant, quand nous entreprenions de grandes chasses, tous ces arrangements-là se trouvaient tout naturellement bouleversés, et j’ai souvent passé la moitié d’une nuit ou même la nuit tout entière à empailler mes animaux; sans quoi, sous ce brûlant climat, je n’aurais pu les conserver jusqu'au lendemain.