CHAPITRE XVII
Gorilles. — Coupe de l'ébène. — L’ébénier. — Le village d'Aiiguilai. — Superstition». — Maladie grave. — Soins des femme» indigènes pour moi. — Meurtre d’un enfant accusé de sorcellerie. — Nouvelle recette contre la stérilité. — Les mangeurs d'ivoire. — Le manioc. — Capture d*un petit nslliégo-mhouvé. — Ses plaintes sur le corps de sa mère.
— Biographie du nshiégo Tomy. — Facilité que je trouve à l'apprivoiser. — Ses tour».
— Ses habitude». — Sa passion pour le vin et l'ale écossaise. — Sa mort. — Sa couleur
singulière.
Le mardi 20 avril, nous partîmes pour une de nos grandes chasses. Quand nous eûmes quelque temps remonté la rivière, nous pénétrâmes dans la forêt. Là se trouvent beaucoup d'endroits découverts, où le sol est sablonneux; l’herbe, moins épaisse qu’ailleurs, ne s’élève qu’à deux pieds de terre, et le soleil darde une chaleur écrasante sur ces clairières.
Nous fûmes importunés dans ces prairies par deux espèces de mouches très-cruelles, que les nègres appellent le boco et la nchouna. Elles nous attaquaient avec un acharnement qui ne nous laissait pas de relâche. Elles vous sucent le sang tout tranquillement, et je ne m’apercevais jamais de la piqûre que par la démangeaison qui me restait après que la mouche s’était envolée. Cette démangeaison est suivie d’une petite ampoule Irès-douloureuse.
Le lendemain, nous allâmes à la recherche des gorilles, dont la présence dans le voisinage m’était signalée par l'abondance d’un certain fruit juteux, en forme de poire, le tondu, qui croit tout près de terre, et dont cet animal est très-friand. J'aimais beaucoup aussi la saveur à la fois acide et douce de ce fruit appétissant que les nègres mangent tout aussi bien que les gorilles. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces mêmes plantes, lorsqu’elles croissent dans le sol sablonneux des prairies, ne sont plus bonnes à manger.
l.'AFRIQUE ÉODATORIALF..
Nous trouvâmes partout des traces de gorilles, et même de si récentes qu’il nous vint à l’idée que ces animaux nous avaient vus et qu'ils nous évitaient. Je crois que c’était la vérité, miis je a’en suis pas sur. A tout hasard nous battîmes les buissons pendant deux heures au moins, sans rencontrer notre gibier. A la fin, un énorme gorille sortit tout à coup du fourré et s'avança droit sur nous, en poussant un terrible rugissement de colère, comme s’il nous eût dit : n Je suis las d’être ainsi pourchassé, me voilà ; je viens à vous. »
• C'était un mâle solitaire, — ce sont les plus féroces de tous. -*■
Il faisait retentir toute la forêt de son rugissement, pareil, comme je l’ai dit, au roulement du tonnerre qui gronde dans le lointain.
Il était à trente pas de nous quand nous ('aperçûmes. Il s'arrêta. Aussitôt nous nous serrâmes les uns contre les autres, et 'j’allais l’ajuster pour l’abattre à la place même où il se tenait debout, quand Malaouen me retint, en murmurant à mon oreille : o Pas encore. »
Nous demeurâmes donc immobiles et muets, le fusil à la main. Le’ gorille fixa un instant sur nous ses méchants veux gris, se mit à battre sa poitrine avec ses bras gigantesques, poussa un nouveau rugissement de défi et recommença à marcher en avant.
Il fit une nouvelle halte à peu près à vingt pas de nous, et Malaouen me répéta : « Pas encore. »
Le monstre reprit sa marche; il n’était plus qu’à quinze pas. Je pouvais voir en plein son visage féroce contracté par la rage; ses énormes dents grinçaient bruyamment, la peau de son front ridé, s’abaissant et se relevant tour à tour, donnait à sa hideuse face une expression diabolique; il poussa un nouveau rugissement' à faire trembler la forêt, nous regardant toujours dans les yeux et se battant là poitrine, puis il avança encore. Celte fois, il n’était plus qu’à dix pas de nous. Ma respiration devenait précipitée, tant j’étais surexcité par l’approche de l’énorme bêle. « Attention ! » dit seulement Malaouen.
Le gorille fit une nouvelle halte; « A présent! » cria Malaouen. et au moment où l’animal ouvrait sa gueule pour pousser un nouveau rugissement, il reçut trois balles dans le corps, et tomba mort, ■ presque sans convulsions.
« Ne tirez jamais trop tôt, me dit Malaouen; si vous l’aviez