CHASSE AU GORILLE
manqué, il ne vous aurait pas manqué, lui. » C’est un avis dont j’ai reconnu plus tard la parfaite justesse.
C’était réellement un énorme et vieil animal ; il avait cinq pieds six pouces de hauteur. Iæ développement de ses bras étendus était de sept pieds deux pouces ; la surface de sa vaste poitrine musculeuse mesurait carrément plus de quatre pieds ; le grand doigt du pied, ou l’orteil, avait cinq pouces trois quarts de tour; ses bras semblaient n’être que des faisceaux de muscles; ses jambes et ses pieds, pareils à des griffes, paraissaient si bien faits pour agripper et pour saisir, que je compris l’idée des nègres qui se figurent que cet animal se tient caché dans les arbres, d’où il allonge son pied pour accrocher au passage n’importe quel être vivant, léopard, buffle ou homme. Il n'y a pas de doute que le gorille pourrait faire cela; mais qu'il le fasse, je ne le crois pas. C’est un animal féroce, cruel, mais point carnivore.
Le visage de celui-ci était d’un noir très-foncé; sa vaste poitrine, indice de sa vigueur, était nue, et la peau était sèche comme du parchemin ; le corps était recouvert de poils gris.
Quoiqu’il y ait des différences bien tranchées entre cet animal et l’homme, je n’ai jamais tué un seul gorille sans éprouver un malaise réel, provenant de l’illusion que me causait malgré moi cette hideuse caricature de la forme humaine. C’est ce que j’avais ressenti ce jour-là, quand la bête marchait vers moi, debout sur ses pieds de derrière, d’un air déterminé, et envisageant l'homme en face, comme peu d'animaux osent le faire.
Le 27 avril, Quenguéza et moi, accompagnés d’une vingtaine d’esclaves et de quelques chasseurs, nous nous embarquâmes sur la rivière, pour la remonter jusqu’au pays de l’ébène, où le roi voulait faire couper de ce bois pendant que j’irais à la chasse. Là toutes les forêts sont remplies d’essences précieuses. L’ébénier se rencontre en grande abondance sur le sommet des montagnes qui bordent , à distance, le cours de la rivière. Le bois rouge s’y trouve aussi en quantité. Les indigènes nlen ont pas encore coupé beaucoup; aussi y a-t-il là de quoi alimenter un commerce actif pendant des années. La liane du caoutchouc s’y montre également de tous côtés, et si une fois un trafic régulier s’établissait dans le pays, la rivière aurait
LAFRIQUE ÉQUATORIALE.
là un de ses plus grands entrepôts. On y voit enfin de nombreuses variétés de bois durs, les uns rouges, les autres bruns ou jaunes, tous susceptibles d'être façonnés, et la plupart destinés, sans aucun doute, à acquérir une véritable valeur commerciale, quand celte région sera ouverte au trafic des blancs.
Comme nous devions rester là un mois, le roi avait emmené avec lui quelques-unes de ses femmes. Nous eûmes de nouveau à lutter en remontant contre un courant très-violent. On m’apprit que le pays où nous avions tué le gorille se nommait Kanga-.Xiaré.
L'ébénier ne sc trouve que rarement dans les terres basses, et près de la rivière; mais on le rencontre sur les pentes el les hauteurs qui sc prolongent au nord et au sud de ce pays. C’est un des plus beaux arbres, un des plus gracieux ornements de ces forêts africaines. Ses feuilles sont allongées, pointues, d’un vert foncé; elles pendent en bouquets et donnent un ombrage agréable, l.e tronc, droit el élancé, s’élève sans porter de branches jusqu'à cinquante ou soixante pieds; là seulement se déploie un vaste feuillage. J’ai vu un de ces
Petitllos île l'ébénier on A le et femelle ( demi -grandeur ).
arbres qui avait cinq pieds de diamètre à sa base. L’ébénier parvenu à sa croissance est toujours creux au dedans, et ses branches mêmes sont creuses. L’écorce est lisse et d’un vert foncé mélangé de blanc. Au-dessous circule l’aubier, qui ne sert à rien et qui a, terme moyen, trois ou quatre pouces d’épaisseur. C’est derrière cet aubier que se trouve le bois d'ébène. Les jeunes arbres sont blancsjusqu'à leur rentre et pleins d’aubier, et, même quand ils ont atteint le diamètre d’environ
LK BOIS IVÈBÈNE.
deyx |>ieds, ce centre est bariolé de noir et de blanc. Les arbres qui ont moins de trois pieds de diamètre ne doivent pas être coupés.
L’ébénier se trouve dans les forèls pêle-mêle avec d'autres essences. Kn général ces arbres sont groupés par trois ou quatre, et l'on ne rencontre ensuite d’autres ébéniers qu’à, une certaine distance. Aussi les hommes employés à la coupe de ce bois parcourent-ils toute la forêt pour chercher les sujets à abattre.
Nous devions nous rendre au village d’un chef nommé Anguilai, que j’avais rencontré chez Obindji. Cette résidence, qui s'appelait Vcalai-Boumba, était une place considérable, quoiqu’elle ne fût bâtie que depuis peu de temps. Nous avions navigué presque toute la journée, et nous avions passé devant plusieurs villages, dont le principal était Npopo, que je revins visiter plus tard. Partout les rives étaient bordées de forêts épaisses fort dépeuplées d'animaux, autant que j’en pus juger. Nous ne vîmes de tout le jour qu’un petit singe et quelques oiseaux.
Deux heures avant d’arriver chez Anguilai nous avions été inondés par une pluie torrentielle. Aussi notre surprise fut-elle grande, lorsqu’en grimpant sur les troncs d’arbres coupés qui défendaient l’approche du village comme un formidable rempart, nous vîmes la rue toute sèciie. De leur côté, les habitants n’étaient pas moins surpris de voir nos vêtements tout trempés. Ce n’était qu’un nuage qui, en passant, avait crevé sur nous.
Le village d’Anguilai est le pays le plus brûlant que j’aie trouvé en Afrique. La plupart des nègres ont assez d'esprit pour établir leur demeure au sommet de quelque colline, afin d’être un peu éventés. Mais ce village-ci est dans un fond , et les maisons sont si basses ef si étroites, qu'il m'était impossible d'y rester. Ces Bakalais du Rembo, arrivés depuis peu de l’intérieur, et attirés vers la rivière par la politique de Quenguéza , ne se sentent pas encore chez eux. Vcalai-Boumba date à peine d’un an. Les habitants sont toujours des navigateurs maladroits, et l’on reconnaît à mille indices que ce pays n’est pas le leur.
Le 29, je descendis jusqu’au petit village de Npopo; tous les habitants étaient allés dans les bois. Tout était ouvert et à la merci du premier voleur. Les poulets et les chèvres erraient à l’aventure,
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Ali
et je m'étonnais d’une telle insouciance ; mais au centre du village , veillant sur toutes choses, se dressait le Mbuiti ou le dieu de Npopo, divinité aux yeux de cuivre, qui, d’après ce qu'on me rapporta, faisait bonne garde partout. Cela me paraissait absurde; mais on m’assura que personne n’eùt osé voler, et que personne en effet ne volait quand on sentait sur soi les veux de ce Mbuiti.
Cette divinité si précieuse était un morceau d’ébène grossièrement taillé, de deux pieds de haut, à face d’homme, avec un nez et des yeux de cuivre, et tout le corps recouvert de gazon.
Vers la fin d’avril, je me couchai avec la fièvre. En trois jours je pris cent cinquante grains de quinine et deux fortes doses de calomel. C’était le plus fort accès que j’eusse encore éprouvé. Je souffrais beaucoup de la chaleur dans ces petites maisons. Heureusement Quenguéza avait fait élever des abris sur le terrain des ébéniers, et l'on in’y transporta.
Pendant que j’étais malade, les nègres venaient me supplier, dans mon intérêt, de ne pas chasser si assidûment. « Voyez-nous, disaient- ils, nous chassons un jour, et nous en prenons deux pour nous reposer. Quand nous avons chassé trois jours, nous prenons une semaine du repos. Mais vous, vous voulez aller à la chasse tous les jours. « Je crois qu'ils ont raison, et je me mettrai à leur régime.
Je n’oublierai jamais les soins que me prodiguèrent les femmes pendant ma maladie. Pauvres créatures! elles sont bien maltraitées par leurs seigneurs et maîtres; véritables esclaves, toutes les corvées sont pour elles; la cruauté, l’injustice s’exercent sur ces tristes victimes ; et cependant , à la vue des souffrances d'autrui , leur cœur s’altendrit, comme dans nos pays plus civilisés. Là, comme ailleurs, je ne fus pas plutôt malade, que je me vis entouré de soins et d’attentions. Elles m’apprêtaient les aliments qu’elles savaient m’être les plus agréables; elles se mettaient près de moi pour m’éventer , elles m’apportaient des nattes pour rendre mon coucher plus doux, elles me versaient à boire, elles allaient me chercher dans les bois des fruits rafraîchissants ; et la nuit , quand je me réveillais en proie à la fièvre, je les entendais parler à voix basse, assises en rond dans l’obscurité, et ine plaindre et chercher entre elles les moyens de me guérir. Elles me croyaient possédé par quelque aniemba
meurtri: i> un enfant
ou méchant esprit qu’il fallait déloger de mon corps, et rien ne pouvait leur, ôter de l’idée que j'étais ensorcelé.
Le pauvre Anguilai fut crHeltemeiit tourmenté de me voir malade.
11 accusait ses sujets d’avoir jeté sur moi Un maléfice. Une nuit, pendant que tout était calme, il parcourut le village en long et en large, menaçant à haute voix de tuer les sorciers qn’il pourrait découvrir.
Le 5 mai, me trouvant en état de marcher un peu, j’allai voir un ébénier qu'on avait abattu h peu de distance du village. C’élait un arbre magnifique, qui avait plus do quatre pieds de diamètre à sa base-, et qui put fournir onze superbes bûches du poids total de quinze cents livres. J'ai pris des soins particuliers pour quelques arbres de ce genre; j’en ai fait transporter plus tard en Amérique, où ils sont arrivés dans les meilleures conditions. Leurs dimensions sont telles qu’on. pourrait en tirer de grandes et larges planches.
Abattre un pareil arbre n’est pas une petite affaire pour ces nègres qui n’ont que des haches très-légères. Ils ne l'entament que. . ‘ ’
d’un côté; plusieurs hommes réunissent leurs efforts, et.ee it'ést ■qu'après des heures d'un travail opiniâtre que l’arbre finit par toril- ' 1
ber. Pour faire porter mon bois sur le fleuve, j’eus recours aux BaLalais, et nous ouyrîmes jusqu'au rivage 'lin chemin sur lequel on traîna les bûches. Quelques-unes pesaient trois cents livres. C’étaient les plus fortes do beaucoup que ,1’on eut encore tirées de la. . .
■Le 6, il se passa .une de ces scènes atroces qui montrent. just|it’ît quel degré de cruauté la superstition peut entraîner ces pègre», natu- Tellement doux et bons. Up enfant de dix ans fut' Récusé de sorcellerie. Interrogé, il avoua naïve meut -qu'il avait composé, un sortilège.
Là-dessus tous les habitants du village semblèrent possédés du ■démon. Us prirent leurs lances et leurs couteaux et déchirèrent le pauvre enfant eh mille pièces. J’étais allé me promener et je rentrais, chez moi au moment où cet exécrable meurtre venait d'avoir lieu. Je doute que j’eusse pu sauver la vie de l’innocent si je m’étais trouvé là. Le crime accompli, je' ne puis même pas eu faire comprendre •l’horreur à ces misérables.' Ils persistaient dkns leur rage fprcenéé, qui ne s’apaisa que plusieurs hetifes après.
Le lendemain 7, je fus témoin d'une autre scène de superstition ■ ' . , assez curieuse. Unê des femmes du roi se tenait debout dans la rue.
l/A F II I OU K F. O U A TORI ALE.
;i la vue de tout le monde, les mains saignantes des coupures qu elle s'était faites elle-même. Elle paraissait enchantée de voir couler son sang, et ne sentait la souffrance que pour s’en réjouir. Comme je la questionnais sur les motifs de cette étrange action, elle m'expliqua, avec un sourire, qu’elle était infirme et stérile, mais qu’à présent elle allait devenir forte et pourrait avoir des enfants. Il semble que cette manière d'entailler la peau soit leur méthode de saignée.
Enfin, le 8, nous partîmes pour les bois où se trouve l'ébène. Notre nouvel emplacement était à neuf milles de la rivière, sur le flanc d’une colline, près d’un frais ruisseau qui tombait en cascades brillantes de rochers en rochers jusque dans la plaine, avec un murmure qui charmait mes oreilles, pendant que j’étais faible et malade. Cinq gros ébéniers, dressant leurs tètes couronnées, formaient un magnifique bouquet de verdure, précisément au-dessus de nos tètes. Tout autour s'étendaient des bois agréables et de doux ombrages. C’était un campement délicieux , mais qui avait son revers de médaille; nous mourions presque de faim. J’avais mis nos chasseurs en campagne dès le jour de notre arrivée ; ils avaient été absents deux jours, et n'avaient rien rapporté. Le gibier est très-rare par-là, et sans un ashinga. ou filet pareil à ceux dont se servent les Bakalais du Gabon et d’autres tribus, on ne pourrait presque rien prendre. Le 1 1, nous commençâmes à souffrir de la gouamba; et pas de viande ! J’allai moi -même à la chasse, et je tuai différents oiseaux, dont deux nouveaux : le eamaroplera caniceps, et le géocichla compsonola ; et de plus un animal très-singulier, du genre écureuil , appelé mboen par les indigènes el qui mange l’ivoire. Je l'ai nommé « mangeur d'ivoire, » sciurus ebnrirorwi; car il est incontestable que cet animal va rôder dans les bois à la recherche des carcasses d’éléphants , el qu’il ronge l’ivoire, détruisant très-souvent les plus belles défenses. Un grand nombre de ces défenses ainsi rongées figurent sur le marché européen. Tous les nègres des différentes tribus s’accordent pour attester ce fait. Cet animal a de grandes dents tranchantes et aigues, merveilleusement appropriées à cette besogne.
Je me régalai des oiseaux et du mangeur d’ivoire, tout en préservant les peaux . el j'apaisai ainsi pour un temps l’ardeur de ma gouamba. Le 12, nos chasseurs se remirent en quête. Cette fois, ils