‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 131 sur 247 · I.e niboco ou mangeur d'ivoire ( «rfurtM rboiirorus · texte numérisé non relu

I.e niboco ou mangeur d'ivoire ( «rfurtM rboiirorus

l’igname . mon estomac réclamait de la viande. Mes pauvres compagnons soutiraient aussi. Ils étaient réduits ii vivre de manioc; et j’avoue que pour moi ce serait lli une cruelle aggravation de la gouamba.

Le manioc est le pain de ce peuple, une bien triste nourriture! C’est une racine qui est vénéneuse , quand elle est fraîchement déterrée. Il faut donc la laisser tremper dans l’eau de trois h. cinq jours, suivant la saison. Au bout de ce temps, elle est amortie ou dans un état de fermentation; elle devient alors inoiïensive et bonne à cuire. Si on veut l’emporter en voyage, on la dessèche et on la fume. Ainsi préparé, le manioc peut se garder six semaines ou deux mois; mais je n'ai jamais pu prendre goût à cette drogue insipide et sure,

l.'A FRIQL'R ÉOfATORI ALE.

i‘l je n’en mange jamais quand je peux me procurer autre' chose.

A la fin, je u’y pouvais plus tenir. Je résolus donc d'organiser une partie de chasse régulière, et de la prolonger jusqu'à co que nous eussions trouvé quoique chose à manger. Malaoueil me dit qu’à vingt milles de là s’étendait une contrée plus giboyeuse. Nous partîmes donc pour la direction qu’il nous indiqua; nous avions chance, disait-il. d’y rencontrer aussi le gorille et peut-être le nshiégo-mbouvé.

Mes hommes étaient couverts de grigris et de fétiches, et se tailladaient les mains; opération qui devait, croyaient-ils, leur porter bonheur. Anguilai vint me dire que son ogana (son idole) lui avait prédit que le lendemain le cœur de i'olnngâ serait content, car nous tuerions beaucoup de .gibier.

Plusieurs heures sé passèrent après notre départ sans que nous vissions autre chose que des traces déjà anciennes de différentes bêtes sauvages, et je commençai il croire que V Ogana d’ Anguilai s’étaif trop avancée. A la fin. vers midi, comme nous traversions une espèce de plateau sur les hauteurs, nous entendîmes, le cri d'un jeune animal que nous reconnûmes tous pour un nshiégo-mbouvé. A ce moment, toutes mes préoccupations djsparnrejit. et je ne sentis plus ni la maladie ni la faim. • -,

Nous nous glissùmes à travers les buissons avec le moins de bruit . • ’ possible, toujours guidés par le cri du petit singe. Bientôt , en arrivant à une. clairière, nous vîmes quelque chose qui courait le long du sol vers l’endroit où nous nous tenions cachés. Quand l’objet fut plus . près, nous distinguâmes une femelle de nshiégo-mbouvé , trottant à quatre pattes, et tenant un petit collé après son sein. Elle mangeait avidement quelques fruits et supportait le petit avec un de ses bras.

Querlaouen, le mieux placé, tira et l’abattit. Elle tomba roide. Le pauvre petit poussait des cris ; heu! heu! heu! et s'attachait au corps, cachant sa petite tète effrayée dans le sein de sa mèrei ■ ' '

Nous accourûmes pleins de joie pour nous emparer de lui. Je ne saurais dire quelle fut ma surprise quand je vis que le petit nshiégo avait la figure blanche, pâle même, aussi blanche que le visage de l’enfant le plus blanc. Je regardai la mère,' et je vis que sa face était noire comme de la suie.’ Le 'petit n’avait guère qu’un pied de haut. l!n de nos hommes lui jeta un morceau d’étoffe sur la tête, et

CAPTURE D'UN PETIT NSHIfiGO-MBOU Vft. 319

le maintint jusqu’à ce que nous l’eussions attaché avec une corde ; car, malgré son jeune âge, il pouvait marcher. La mère était de l’espèce chauve, dont je m’étais déjà procuré un premier échantillon, il y avait quelques mois.

Je donnai ausitôt l’ordre de revenir au camp; et noiis le regagnâmes vers le soir. Pendant la roule, le petit nshiégo avait été tout le temps séparé du corps de sa mère. Lorsqu'on arrivant on le plaça auprès d’elle, ce fut une scène des plus émouvantes. Il se précipita sur elle; mais en lui touchant la face et le sein, il parut comprendre qu’un grand changement était survenu. Pendant quelques minutes il la caressa, comme pour la rappeler à la vie ; puis il sembla perdre tout espoir. Ses petits yeux prirent un air triste, et il éclata en gémissements prolongés : « ooee ! ooee ! » à fendre le cœur des assistants. 11 semblait tout à fait désespéré, comme s’il sentait réellement son abandon. Tout le monde au camp fut touché de sa douleur; les femmes surtout s’en montraient fort émues.

Nous avions déjà été témoins des mômes scènes quand nous avions pris de petits gorilles sur le cadavre de leur mère. N’est— il pas étrange que des êtres du naturel le plus opposé témoignent, quand ils sont jeunes, le même amour pour le sein qui les nourrit, et que môme les plus féroces soient susceptibles d’un sentiment si tendre?

Je ne revenais pas de mon étonnement en considérant la figure blanche de cette petite créature. C’était pour moi une chose merveilleuse et tout à fait incompréhensible. Je n’avais jamais vu d’animal plus étrange.

Pendant que j’étais là à le regarder, deux de mes chasseurs survinrent et me plaisantèrent. « Voyez, Chelly, disaient-ils (c’est le nom qu'ils me donnent), voyez votre ami! Toutes les fois que nous tuons un gorille, vous nous dites : Voyez votre ami noir! maintenant, nous vous disons : Voyez votre ami blanc! » Là-dessus, ils poussaient un formidable éclat de rire, tant la plaisanterie leur paraissait excellente.

« Voyez, il a des cheveux droits, absolument comme vous! Regardez la figure blanche de votre cousin des forêts ! il est bien plus de votre famille que le gorille n’est de la nôtre. »

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