‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 132 sur 247 · I. à-dessus, nouveau tonnerre de rires · texte numérisé non relu

I. à-dessus, nouveau tonnerre de rires

« l,e gorille n’a pas des cheveux de laine comme nous. Celuici a des cheveux droils comme vous.

— Oui, répondis-je; mais, quand il sera vieux, il sera noir comme vous ; et si ses cheveux sont comme les miens, ne voyez-vous pas que son nez est comme le vôtre? »

Et les éclats de rire de redoubler. Car, pourvu qu’un nègre rie. peu lui importe aux dépens de qui.

Trois jours après que j'eus pris le petit animal, il était déjà tout à fait apprivoisé. Je lui donnai le nom de Tomv. Il venait prendre du biscuit dans ma main ; il mangeait du riz bouilli et des bananes rôties, et il buvait du lait de chèvre. Deux semaines plus tard, son éducation était complète ; je n'avais plus besoin de l'attacher. Il courait à droite et à gauche dans le camp; et lorsque nous fûmes revenus chez Obindji, il trouvait son chemin dans le village et dans les cabanes, comme s’il eût été élevé là.

Il montrait une grande affection pour moi, et il avait pris l’habitude de me suivre partout. Quand j’étais assis, il n’était pas content qu’il n’eût grimpé sur mes genoux, et caché sa petite tête sur ma poitrine. Il aimait beaucoup à être caressé et dorloté, et serait resté des heures à se laisser gratter la tête ou le dos.

Il ne tarda pas malheureusement à devenir très-voleur. Quand des habitants quittaient leurs cabanes, il dérobait et emportait leurs bananes ou leur poisson. Il guettait le moment de leur sortie; aussi élait-il malaisé de le prendre sur le fait. Je le fouettai plusieurs fois, et je suis sûr d’être parvenu à lui faire comprendre que c’était mal fait de voler; mais il ne pouvait résister à la tentation.

C’était moi surtout qu’il volait. Il s’était aperçu que ma cabane était mieux approvisionnée de bananes mûres et de fruils divers que les autres; il avait découvert aussi que le moment le plus favorable pour ses larcins était celui de mon sommeil du matin. Il se glissait alors tout doucement, sur la pointe du pied, jusqu'à mon lit, regardait si j’avais les yeux bien fermés, puis, quand il ne me voyait faire aucun mouvement, il se redressait d’un air rassuré, et allait me dérober quelques bananes. Si je venais à bouger, il disparaissait comme un éclair, et rentrait tout de suite après pour recommencer

HISTOIRE DF. TOJIY. 3*4

le môme manège. Si je rouvrais les yeux pendant qu’il était en train de commettre son méfait, il prenait tout de suite un air honnête et venait me caresser; mais je discernais bien les regards furtifs qu’il lançait du côté des bananes.

Ma cabane n’avait pas de porte, mais elle était fermée par une natte. Rien de plus comique que de voir Tomy soulevant tout doucement un coin de la natte pour regarder si j’étais endormi. Quelquefois je faisais semblant de dormir, puis je remuais juste au moment où il s’emparait des objets de sa convoitise. Alors il laissait tout tomber, et se sauvait dans le plus grand trouble.

11 observait les heures des repas, et tâchait d’assister à autant de repas que possible; c’est-à-dire qu’il allait de ma table à une demi-douzaine d'autres, demandant quelque chose à chacun. Mais il ne manquait jamais de se trouver à mon déjeuner et à mon dîner, car c’était chez moi, il le savait par expérience, qu’il y avait la meilleure chère. On me servait sur une espèce de table grossière, dans un endroit découvert, devant la maison ; mais cette table était trop haute pour que Tomy pùt voir les mets qu’on y plaçait. Que faisait-il? Dès que j’étais installé, il grimpait sur un des poteaux qui supportaient le toit. De ce poste, il inspectait tous les plats qui étaient sur ma table, et quand il avait fait son choix, il redescendait et s'asseyait à côté de moi.

Si je ne faisais pas attention à lui, il commençait par un cri : « heu ! heu ! heu ! » qui devenait de plus en plus fort, jusqu’à ce que pour avoir la paix je lui eusse donné ce qu’il voulait. Naturellement, je ne pouvais pas savoir quel plat il avait choisi pour son dîner ; je lui en offrais d’abord un, puis un autre, jusqu’à ce que le tour du sien arrivât. Si je lui donnais d’un mets dont il ne voulait pas, il le jetait par terre avec un petit cri d’impatience, en frappant violemment du pied. Il répétait ce manège tant qu’il n’était pas servi à sa fantaisie. En un mot, il se conduisait comme un véritable enfant gâté.

Si je lui donnais tout de suite ce qu’il voulait, il me remerciait par une espèce de gentil murmure, et me tendait sa petite main pour secouer la mienne. Très-amateur de viande et de poisson bouillis, il était sans cesse occupé à ronger les os qu’il ramassait

L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

dans le village. Il voulait toujours goûter à mon café ; quand Makondayme l'apportait, Tomy m’en demandait gravement sa part, et si je le lui donnais sans sucre, il ne le buvait pas.

Je lui avais arrangé un petit coussin en guise de lit, ce qui parut l'enchanter. Une fois qu’il y fut accoutumé, il ne voulut plus s'en séparer; il le traînait partout avec lui. Si par hasard quelqu’un, pour lui faire pièce, lui dérobait cette couchette, tout le camp en était informé par ses hurlements lamentables. Plus d’une fois je fus obligé de faire faire des recherches partout, afin de retrouver cet objet précieux et de mettre fin à son vacarme. Il dormait toujours sur son coussin et s’y pelotonnait en petit tas. Il ne le quittait que pour me suivre dans les bois.

A mesure qu’il se familiarisait avec nous, il devenait impatient de toute contradiction et avide de caresses. Dès qu’on le contrariait, il se mettait à hurler d’une façon désagréable. A l’approche de la saison sèche, la température s’étant refroidie, Tomy commença à désirer de la société pendant son sommeil, afin de se tenir plus chaudement. Les nègres ne voulaient pas de lui pour compagnon de lit, parce qu’il leur ressemblait trop ; je ne voulais pas non plus lui donner place près de moi ; de sorte que le pauvre Tomy, repoussé partout, se trouvait très-malheureux. Mais je découvris bientôt qu’il guettait le moment oii tout le inonde était endormi pour se glisser furtivement près de quelqu'un de ses amis nègres ; il dormait là sans bouger jusqu’au point du jour, puis il décampait d’ordinaire avant qu’on l’eût découvert. Plusieurs fois il fut pris sur le fait et battu; mais il recommençait toujours.

Il joignait au vol un autre vice de la civilisation. Il aimait de passion les liqueurs fortes. Partout où un nègre avait mis du vin de palmier, Tomy éventait la cachette. II avait un goût prononcé pour l’ale écossaise, dont j’avais quelques bouteilles. Il me demandait môme de l’eau-de-vie. Ce fut précisément une bouteille d’eau-de-vie qui donna lieu à son dernier exploit. Un jour, en sortant, je l'avais oubliée sur un de mes coffres ; le petit drôle vint pour voler et l’aperçut ; comme il ne pouvait la déboucher, il la cassa, et quand je rentrai, je trouvai ma précieuse bouteille en morceaux. C’était ma dernière, et pour celui qui voyage dans cette partie de l'Afrique,

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