CHAPITRE XVIII
Famine. — L’huile de njani. — Gorille*. — Preuves do la grande vigueur de ces animaux.
— Gu&niony. — Retour chez Obitulji. — Lettres et journaux de mon pays. — Étonnement des nègres à cette lecture. — La rivière Ofouhou. — Disette. — I» village de Djali- Coudié. — Fête du Njambai. — Droit des femmes chez les Bakalafc. — Une fête nocturne.
— Mystères. — Une profanation. — Nature du Njambai, esprit gardien des femmes. — Chasseur tué par un gorille. — Superstitions du pays. — La saison sèche. — La gouamba.
— Les mouches venimeuses. — La mouche éloway. — Gros serpents. — Mort d’un énorme gorille. — Animaux particuliers à cette contrée. — Générosité des noirs. — Croyance du
ruondah. — Retour.
Revenons maintenant à notre camp. Le lendemain, 15 mai, nous nous mîmes de nouveau en campagne, espérant au moins tuer une gazelle. L'après-midi était déjà avancée quand nous aperçûmes notre première pièce de gibier. C’était un joli petit singe, que les nègres appellent ndova. Il passait son petit nez blanc à travers le fourré, et nous saluait de son caquetage, auquel Malaouen répondit, sans perdre de temps, par une décharge de petit plomb qui le fit rouler à terre.
C’est avec celte seule conquête que nous fûmes obligés de retourner au camp. La gouamba me tourmentait cruellement ce jour-là ; je me décidai donc à goûter de la soupe de singe. L’animal était très-gras, et comme la faim faisait taire ma répugnance, je fis un assez bon repas. Je le partageai avec Quenguéza et ses femmes qui ne voulurent pas toucher à la chair de nshiégo. Ce dernier mets fut un grand régal pour les Rakalais et les esclaves ; mais je n’aurais pas pu en avaler une bouchée; c’eût été pour moi une sorte de cannibalisme. 11 ne m’a jamais été possible non plus de goûter aux autres grands singes anthropoïdes, quoique la nécessité m’ait forcé plus tard, comme cette fois, de prendre un petit singe pour mon dîner.
Mes hommes étaient à court de toute espèce de provisions, et j’étais
oblige! d'en acheter pour eux dans les villages. Les principaux aliments que je me procurai furent quelques pains de ml ica, faits avec des graines de mangoustan sauvage broyées et séchées. C’est assez agréable au goût, mais je ne pouvais pas vivre de si peu. Il y avait aussi une huile jaune qui, lorsqu’elle est fraîche, a la couleur et la consistance de la graisse de porc fondue, et que l’on appelle agali njavi (huile de njavi). On la relire, avec des efforts infinis, de la graine d’un certain arbre fort commun dans le pays, et qui est un des plus beaux ornements de ces forêts. On fait bouillir cette graine, on l’écrase ensuite sur une planche quelque peu creusée, et l’on en exprime, à la main, un jus qui n’est pas très-abondant. Cela donno une huile de belle apparence, dont on se sert pour cuire la viande, qui, préparée ainsi, prend un goût assez agréable.
On mêle aussi cette huile avec une espèce de poudre odorante appelée tjombo; les nègres s’en servent alors comme d’une pommade pour leur chevelure laineuse. Ils croient ainsi se parfumer; mais il n’en résulte qu'une abominable puanteur.
Cette huile s’emploie encore d’une Autre manière plus raisonnable. Quand des hommes ont été exposés pendant un certain temps à l'inclémence de la saison , quand ils sont couverts de poussière ou brûlés par un long travail au soleil, leur peau se dessèche, sc crevasse et rougit. Alors ils rentrent chez eux, se lavent avec soin, et se mettent à oindre tout leur corps avec cette huile douce. La peau desséchée sc ramollit et redevient de ce beau noir bien luisant qui annonce la santé. On se sert aussi de l’huile de palmier pour le même usage ; mais le palmier qui la fournit est très-rare dans cette contrée , et le peu d'huile que l'on en tire vient de ce pays des Ashiras, à l’est, qui est maintenant ma terre promise, et vers lequel je ne cesse do tourner les yeux.
Le 10, j’allai moi-même à la chasse; je tuai quelques oiseaux, et, à ma grande joie, une belle gazelle, ou nchombi. Je me voyais guéri de la gouamba pour quelques jours. On fuma la chair avec soin. Le lendemain Malaouen retourna au village, et Querlaouen vint le remplacer ii la chasse. On eût dit que ce changement faisait tourner la chance; h peine avions-nous marché une heure que nous tombâmes sur une troupe de sangliers, et que nous en abattîmes deux.