‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 135 sur 247 · RUGISSEMENT DU GORILLE · texte numérisé non relu

RUGISSEMENT DU GORILLE

Malheureusement je n'avais plus de sel. Je fus obligé d'en acheter un peu, mais c’est un article fort cher dans ce pays-là; il faut en demander aux habitants du littoral, et le commerce se fait d'une manière très-irrégulière.

Le 18, pendant que nous étions à la chasse, j'entendis à une grande distance ce que je pris pour le roulement du tonnerre. Je me hâtai de chercher un abri sous un bouquet d’ébéniers jusqu'à ce que l’orage fût passé ; mais je m’aperçus bientôt que ce bruit provenait d’un gorille mâle qui rugissait pour appeler sa femelle. Celle-ci , au bout d’un instant, lui répondit par un rugissement plus faible. La forêt semblait trembler à la terrible voix de ces animaux. Les échos la prolongeaient et se la renvoyaient de montagne en montagne, jusqu’à ce que tous les bois en fussent remplis.

Malheureusement je n’avais emporté que mon plus petit fusil , chargé de menu plomb pour les oiseaux. J’y mis une balle, et je me décidai à marcher dans la direction des gorilles. De temps en temps j’entendais le bruit sourd que fait le mâle en bat Luit sa poitrine avec ses larges poings. La junglo était épaisse, et nous avancions lentement. Le pauvre Makonday tremblait de tous ses membres à chaque rugissement de l’animal, auquel répondait la femelle à des intervalles très-courts.

J’entendis bientôt craquer des branches, et je vis, à travers le fourré , un jeune arbre , rudement secoué , tomber brisé en quelques minutes. Pendant que j'étais en observation, l’animal pressentit apparemment le danger, car un profond silence succéda aux rugissements; et lorsque, le fusil à la main, je me fus ouvert un passage dans le fourré , mon gorille avait disparu.

Je suis sur d’avoir entendu le rugissement du gorille à trois milles de distance, et le battement de ses bras sur sa poitrine à un mille au moins. Il n’y a pas de mot pour rendre l’effet de cette espèce de tonnerre *.

En examinant la forêt où ces gorilles venaient de prendre leurs ébats et leur nourriture , je compris, pour la première fois , pourquoi

I. Je dis trois milles de distance, parce que j’ai bien élé trois quarts d'heure avant d’arriver près de ces animaux.

3iS L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

les dénis canines de cet animal, du mâle surtout, étaient ordinairement si usées en dehors, fait dont je n'avais pu encore me rendre compte , et je trouvai en môme temps là des preuves étonnantes de sa vigueur. Plusieurs arbres, dont chacun avait de quatre à six pouces de diamètre, avaient été cassés et portaient les marques des morsures des gorilles, dont les dents avaient pénétré au cœur de l’arbre pour en extraire la moelle. C’était un bois dur, et je vis bien, à la manière dont il avait été rongé , qu'il ne fallait pas attribuer à une autre cause la détérioration singulière que j'avais remarquée à l’extérieur des dents canines de ces animaux.

Le Rembo, aussi loin que nous l’avons remonté, est toujours profond et rapide , les terres s’élèvent de plus en plus , et les montagnes se rapprochent de la rive. Quand nous revînmes au village, le succès de notre chasse y avait répandu la joie. Quenguéza fit tant d’honneur aux quatre jambons que je lui avais donnés sur la part de sangliers qui me revenait, qu’il s'en rendit malade.

Le vieux roi avait fait apporter là tout l'ébène qu'on avait coupé; rude travail , car les pièces de bois pesaient de vingt à soixante livres, et c’était sur les épaules des hommes qu’il avait fallu les transporter, à travers un pays montagneux et boisé.

J'ai oublié de dire que pendant que noué remontions la rivière , on me montra sur un arbre un grand nid appartenant , disait - on , à un guaniony , aigle énorme qui se nourrit de singes. Je ne vis pas cet oiseau, — je n’ai même jamais pu le voir, — quoiqu’un jour on me l’eût montré dans les airs; mais il était à une telle hauteur qu'il me fut impossible de distinguer ce que c’était. Depuis lors, à mon grand regret, je n’ai jamais pu en découvrir un.

Le 28 mai, nous redescendîmes la rivière pour retourner au village d’Obindji. Je dis adieu à tous mes amis et je leur distribuai des présents, aux femmes surtout qui avaient été si bonnes pour moi. Nos pirogues étaient chargées d'ébène.

En arrivant chez Obindji, je trouvai là un homme qui avait fait tout le chemin depuis Biagano pour m’apporter un paquet de lettres et une collection de journaux de New- York, que me faisaient parvenir mes amis les missionnaires du Gabon. J'étais depuis plusieurs mois dans une ignorance complète de ce qui se passait dans le monde

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