‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 136 sur 247 · NOUVELLES OE MON PAYS · texte numérisé non relu

NOUVELLES OE MON PAYS

civilisé. J’ouvrais et je lisais avec avidité les lettres de mes amis et de ma famille, pendant que des journaux de toute sorte étaient entassés devant moi : mystérieuses nouvelles qui allaient m’être révélées! Si elles n’avaient rien qui me fût personnel, je n’en étais pas moins impatient de les connaître dans leurs moindres détails. Je m'assis donc pour les lire aussi. La surprise des indigènes était inexprimable; et la mienne, pendant cette lecture, n’était pas moins vive. J’apprenais là tant de choses! Singulier amalgame de deux vies toutes différentes! Je me trouvais physiquement dans le grossier village du pauvre Obindji, assez loin de toute civilisation pour nier au besoin la vie civilisée; mais, en esprit, je me promenais au milieu des rues de New-York, au bras d’un ami qui m'apprenait à chaque pas tous les événements de ces derniers mois. Jamais journaux , je crois , ne furent dévorés avec plus d’ardeur et de conscience d’un bout h, l’autre ; tout, jusqu’aux annonces, avait pour moi l’attrait de la nouveauté. Heureusement le 29 était un dimanche, et je consacrai ma journée à cette lecture.

Le 30, je m'embarquai avec une centaine d'hommes sur l’Ofoubou, cours d’eau tributaire du Rembo, précisément au-dessus du village d’Obindji, et je me dirigeai vers un village bakalai nommé Djali-Coudié. Le chef de ce village était un ami de Quenguéza ; il avait promis de me procurer quelques chasses de gorilles si je voulais venir le voir.

L’Ofoubou est une rivière bien moins considérable que le Rembo. En ce moment pourtant elle était débordée et s’étendait sur tout l’espace de terre qui la séparait des montagnes. Djali-Coudié s’élève sur ces montagnes, à dix milles de la rivière. Après avoir ramé pendant cinq milles environ, nous arrivâmes à un lieu de débarquement d’où nous avions encore beaucoup de chemin à faire par terre. Mais nous rencontrâmes d’abord un marais où deux pieds et demi d’eau environ recouvraient une terre argileuse et glissante. Il nous fallut une heure pour traverser ce gué qui n’avait pas plus d'un mille. Nous nous trouvâmes ensuite sur un terrain élevé et ferme. Une longue marche nous conduisit enfin au village lorsqu'il était déjà trois heures. On nous y fit très-bon accueil.

Nous avions quitté le village d’Obindji sans avoir déjeuné. Je n'avais donc rien pris depuis la veille au soir; aussi ne fus-je pas

fâché quand je rerus de la part de Mbango, le chef, un cabri et quelques régimes de bananes dont je me fis un excellent plat.

Le village d’Obindji était alors presque réduit à la famine. Les pauvres gens s’étaient montrés généreux pour nous tant qu’ils avaient eu des vivres à nous donner; mais maintenant c’était un moment de disette générale , car l’ancienne récolte était épuisée , et la nouvelle n’était pas encore mûre. Ils vivaient donc des misérables racines qu’ils pouvaient recueillir dans les bois. Le village de Mbango était un peu mieux pourvu , mais notre arrivée y créa bientôt la famine. Les deux ressources alimentaires du pays sont les bananes et le manioc. Les bananes nouvelles, même lorsqu’on les cueille vertes, ne tardent pas à. mûrir et à se gâter; car les indigènes ne savent pas les faire sécher pour les conserver. Le manioc, lorsqu'il est sec, peut se garder deux mois et plus; mais bien avant ce terme, c’est déjà une piètre nourriture. Naturellement, il arrive chaque année de certains moments où toutes ces provisions, qui ne se gardent pas, deviennent rares, et le village même le plus prévoyant est alors exposé à manquer de vivres, car le poisson n’est pas abondant par là, et quant au gibier, outre que ces noirs sont d’assez mauvais chasseurs, le pays lui-même m'a paru bien pauvrement peuplé. J’ai souvent souhaité d’avoir quelques épis de maïs, qui auraient suffi peut-être pour introduire chez ces pauvres populations tout un nouvel ordre de choses. Mais Cette plante n’est pas du tout cultivée dans cette partie de l’Afrique intérieure; sur le littoral même, on n'en fait pas grand usage. On mange les épis verts, sans autre préparation que de les faire rôtir.

Mbango, prévenu de notre arrivée, m’avait fait bâtir une cabane d'écorce très-propre et très-commode. Le village lui-même était un des mieux tenus que j’eusse vus chez les Bakalais. Quand j'eus fini de dîner, le peuple vint en foule pour me voir. Les femmes en grand nombre qui se trouvaient alors dans le village pour célébrer la fête de Njambai, un de leurs esprits, ne se lassaient pas de me regarder et de témoigner leur étonnement.

L'affluence s’accrut tellement que dès le lendemain les vivres commencèrent à devenir rares. Je fus obligé d’envoyer à la ronde Makonday et une trentaine d’hommes avec des denrées pour nous

LEP FEMMES, CHEFS DE LA COMMl'NACTÊ. 331

acheter des bananes. Dans ces marchés , les perles sont l'articlo le plus recherché. Les femmes, qui cultivent la terre et qui vendent la plupart des produits qu’elles en retirent, préfèrent en échange les perles à toute autre chose. De fait, les femmes do ces pays-lit paraissent avoir des privilèges assez curieux. C'est à elles de nourrir leurs maris. — Ainsi, Qucnguéza recommande souvent à sos femmes de le bien nourrir et de prendre bien soin de lui en échange de ses bons traitements. — Mais, ce prélèvement fait pour leur subsistance, les hommes n’ont plus aucun droit sur lo surplus des produits de la terre. Los femmes le vendent, ou lo gardent pour elles -mêmes. Makonday revint le lendemain avec quarante-cinq régimes de bananes et deux poules; précieuse ressource pour l’instant.

Cependant la fête arriva et avec elle l’insomnie ; car il n’y a en Afrique ni bonne fête ni cérémonie complète sans tapage. On chante, on bat du tambour, on danse, et on joue d’une espèce de harpe dont le dessin est ci-dessous.

Harpe des Bakalais. Les cordes sont (ailes avec la racine desséchée d’une espèce d'arbre particulière.

Mbango, à ce qu’il paraît, est le chef de son clan, qui comprend une demi-douzaine de villages à trente milles à la ronde. A ce titre, il a en dépôt l’idole du clan; h de certaines époques, on vient donc chez lui de tous les alentours pour chanter les louanges de l'idole et l’invoquer. C'est uqe figure de femme, en bois, presque de grandeur

L'AFMQCE ÉQUATORIALE

naturelle, dont les pieds sont fourchus comme ceux d’un cerf. Elle a des yeux de cuivre; une de ses joues est peinte en rouge et l'autre en jaune. Elle porte un collier de dents de léopard. Elle a. dit-on, une très -grande puissance, et dans de certaines circonstances elle fait des signes de tête. On assure même qu’elle parle souvent, — probablement aussi souvent qu’on le veut. Elle est en grande vénération dans ce pays.

Quand j’eus dit à Mbango que le bruit qu’on faisait autour de ma demeure m’empêchait de dormir, le digne homme s'empressa de donner des ordres pour que la fête se célébrât un peu plus loin. Du 30 au 3i cependant , il régna partout un silence de mort et une obscurité profonde. Nulle part de lumière, excepté chez moi. La NI buiti (l’idole) fut transportée au milieu de la place, et la population se rassembla autour d’elle. On prétendit qu’elle avait salué, qu’elle avait marché et qu’elle avait parlé à plusieurs personnes pour exprimer sa satisfaction au sujet de deux gazelles qu'on lui avait offertes la nuit précédente. Elle avait mangé une partie de la chair de l’animal, à ce que l’on m'assura, et avait laissé le reste au peuple.

Le 2 juin, les femmes commencèrent la cérémonie du culte de Njambai , qui , à ce qu’il paraît , est l’esprit spécialement adoré par leur sexe. Il est à remarquer que les femmes des clans bakalais et de toutes les tribus que j’ai rencontrées dans mes voyages rendent hommage à un esprit qui porte partout le même nom. Près du littoral , on prononce Njembay ; mais c’est évidemment la môme chose.

Le culte des femmes est un mystère auquel les hommes ne sont pas admis, et qui se célèbre dans une maison bien close. Celte maison, bâtie et recouverte en feuilles sèches de palmier et de bananier trèsserrées, n’a pas même une porte sur la rue. Pour qu’elle soit mieux fermée, on l’a placée entre deux autres maisons, et ce n’est que par une de ces deux-là. qu’on y pénètre. Quenguéza et Mbango m’avertirent de ne pas m’aventurer de ce côté , car il n’était permis à qui que ce fût de jeter sur ces cérémonies un coup d’œil indiscret. Toutes les femmes du village se peignaient le visage et le corps, battaient du tam-tam en marchant par les rues, et entraient de temps en temps dans la maison de l’idole. Elles y dansèrent toute la nuit et firent un vacarme encore plus effroyable que les hommes n’en

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