PROFANATION D'UN MYSTÈRE
avaient fait, biles offrirent aussi plusieurs antilopes à la déesse ; et le k, presque toutes allèrent en corps dans les bois chanter les louanges de Njambai.
Je remarquai qu’il en était resté une demi-douzaine dans le village. Elles entrèrent le matin dans la maison de Njambai, où elles se tinrent longtemps sans faire le moindre bruit. Ma curiosité , déjà excitée par les mystères de ce culte, finit par l’emporter. Je me décidai à leur rendre visite. Je commençai par faire plusieurs tours dans la rue , en passant sans affectation devant la maison , pour ne pas éveiller de soupçons; à la fin, je m’en approchai, j’écartai brusquement quelques feuilles, et je passai la tète à travers le mur. D’abord l'obscurité m’empêcha de rien distinguer ; puis j’aperçus trois vieilles sorcières absolument nues, assises par terre devant un monceau de grigris qu’elles paraissaient adorer en silence.
Quand elles m’aperçurent, elles poussèrent ensemble un affreux hurlement de rage , et s’élancèrent dans le bois pour appeler leurs compagnes. En quelques instants toutes accoururent criant et tempêtant , et se précipitèrent vers moi avec des gestes de fureur et de menace. Je regagnai vite mon logis, et prenant mon fusil d’une main et mon revolver de l’autre, je déclarai que je brûlerais la cervelle à la première qui franchirait le seuil de ma porte. Ma demeure était entourée de plus de trois cents femmes furieuses qui toules criaient et me lançaient des imprécations , mais la vue de mon revolver les mit en déroute. Elles se réunirent ensuite à la maison de Njambai, et de là elles envoyèrent une députation aux hommes pour leur déclarer qu’il fallait me faire payer l’effroyable scandale ( la palabre) que j’avais causé.
Je m’y refusai formellement. Je dis à Quenguéza et à Mbango que j’étais leur étranger, et qu'il devait m’être permis d’agir à ma fantaisie , puisque leurs règles n’étaient pas faites pour moi , qui ne croyais pas à leurs idoles. Au fait, si j’avais dû payer pour une transgression comme celle-ci, cette faiblesse eût marqué le terme de mes voyages , car je me suis souvent heurté contre une foule de lois absurdes que je ne connaissais pas, et je ne pouvais me sauver que par le principe de l’irresponsabilité de mes actions.
Cependant les femmes ne voulaient pas céder; elles menaçaient
L'AFRIQl'E ÉQUATORIALE.
de se venger, non pas sur moi seul , mais sur tous les hommes du village. Aussi, quand j’eus refusé de rien payer, Mbango et ses sujets mâles finirent par décider, â ma grande surprise , qu'ils prendraient sur leurs propres biens l’indemnité que les femmes me demandaient. En conséquence, Mbango contribua pour vingt aunes de toile du pays, et les hommes allèrent l’un après l’autre déposer par terre, qui un plat, qui un couteau, qui un gobelet, des perles ou des nattes, ou divers autres articles. Mbango revint chez moi me demander si je voulais contribuer aussi pour quelque chose; je me prononçai encore négativement, car j’aurais craint d'établir un précédent dangereux. Quand ils eurent ainsi donné tout ce qu’ils pouvaient , on porta ces objets entassés aux femmes irritées ; Mbango leur dit que j’étais son hôte et celui de scs sujets , et que , ne pouvant m'obliger à payer, ils s’étaient exécutés eux-mêmes. Le don désarma les femmes, et l'affaire en resta lâ. Dès lors, il me fut impossible de pousser plus loin mes investigations au sujet des mystères féminins. La fête de Njambai dura environ deux semaines. Je ne pus recueillir presque aucune donnée sur l’esprit que ces nègres appellent ainsi ; leurs idées à son sujet étaient très -confuses. Ce qu’ils savent seulement , c’est qu’il protège les femmes contre leurs ennemis du sexe masculin, qu’il venge leurs griefs, et qu'il les sert en toutes circonstances, suivant leurs fantaisies,
La crainte que les hommes éprouvent naturellement au sujet de cet esprit les rend un peu moins cruels envers leurs femmes.
Le 6, j'allai voir le Mbando, ou YOlakn d’Igoumba, le chef asliira dont j’ai parlé à Goumbi. Il est situé à dix milles, à l’est, du village de Mbango, et les hommes étaient occupés à la coupe de l’ébène , qu’on devait donner à Quenguéza. Le camp était situé dans un endroit charmant, au milieu d’une sorte de clairière, sur le flanc d’une colline , non loin de la chute d’eau du Niama- Bembai, qui s’élance de rochers en rochers en brillantes cascades. C’est un cours d’eau vive qui prend sa source à l’est dans le pays des Ashiras, et qui va se jeter dans l’Ofoubou. Son lit est caillouteux, son cours limpide, et son murmure aussi doux que celui d’un ruisseau. Il amène lâ une grande somme de force hydraulique qui n'attend plus que des manufactures.