CHASSEUR TUÉ PAR UN GORIU.E
Je tuai en route un bel oiseau, Yapolodenna narina, de la taille d'un pigeon ordinaire ; sa gorge est d’un superbe cramoisi . son dos est vert glacé d'or, et ses ailes d'un beau gris de perle. Un de mes compagnons tua aussi un jeutfe T. cnlvus femelle, dont la taille était de deux pieds sept pouces ; il avait une singulière couleur de mulâtre foncé.
Le lendemain 7, nous allâmes à la chasse des gorilles. Tout l’OIako s’occupa, le soir de mon arrivée, des préparatifs nécessaires; et comme la viande était rare, chacun se faisait d’avance une joie de satisfaire son appétit et de ramener l’abondance dans le camp. Hélas! nous ne nous doutions guère qu’un des nôtres n’y rentrerait que pour mourir bientôt , et de quelle mort !
Je donnai de la poudre à tout le monde. Six hommes devaient aller d’un côté à la recherche des gazelles et de tout ce que le hasard leur enverrait; six autres, dont je faisais partie, devaient se mettre en quête des gorilles. Nous nous dirigeâmes vers une vallée sombre, où Gambo, le fils d’Igoumba, assurait que nous devions en rencontrer ; car le gorille choisit pour demeure les forêts les plus obscures et les plus épaisses ; on ne le trouve au bord des clairières que lorsqu’il cherche des bananes, des cannes à sucre ou des ananas.
Notre petite troupe se divisa, suivant la coutume, pour battre le bois en différents sens. Gambo et moi nous restâmes ensemble. Un de nos hardis compagnons s’avança tout seul du côté où il pensait rencontrer un gorille; les trois autres prirent un autre chemin. Il y avait à peu près une heure que .nous étions séparés, lorsque nous entendîmes, Gambo et moi, un coup de feu à peu de distance, puis un autre. Nous marchions déjà dans cette direction, espérant trouver un gorille couché par terre, quand la forêt commença à retentir des plus terribles rugissements. Gambo me saisit le bras, tout troublé, et nous pressâmes le pas , agités de pressentiments sinistres. Nous n’allâmes pas loin sans les voir réalisés. Le pauvre camarade qui s’était aventuré tout seul gisait à terre dans une marc de sang. Ses entrailles sortaient de son ventre affreusement déchiré. A côté de lui était son fusil; la crosse en était brisée, et le canon, ployé et aplati, portait la marque des dents du gorille.
Nous soulevâmes le corps et je bandai les blessures aussi bien que je pus avec des lambeaux d’étoffe arrachés à mes vêtements. Il
L AKItIQUË ÉQ&AT03IALB.
n'était pas mort. Quand je lui eus fait boire un peu d’ean-de-vie , il ,
revint à lui et se trouva en état de parler, quoique avec beaucoup de difficulté. Il nous dit alors qu’il s’était trouvé tout à coup, face à face avec un gorille qui n’avait pas cherché à se sauver, un grand mâle,, à l’air très- farouche. Comme il se trouvait dans une partie trèsobscure de la forêt, il avait manqué son coup. Il m’assura pourtant qu’il avait bien ajusté et qu’il n'avait tiré qu'à dix pas; mais la balle avait blessé l’animal au côté. Celui-ci avait commencé à se battre la * poitrine et à marcher avec rage sur son adversaire.
Fuir était impossible. L'homme aurait été atteint dans cette jungle avant d’avoir fait quelques pas.
Il resta en place et rechargea son fusil aussi vite qu'il put; mais, au moment où il levait l’arme , l'animal la lui fit tomber des mains , et le coup partit pendant la chute. Au môme instant le gorille, poussant un rugissement terrible, éventra l'homme d’un seul coup de son énorme main , et lui mit les entrailles à nu. Pendant que le malheureux tombait tout ensanglanté, le monstre saisit le fusil; le pauvre chasseur crut qu’il allait s’en servir pour l’assommer et lui briser la cervelle , mais l’animal sembla regarder cette arme comme un second ennemi , et se mit à l’aplatir entre ses puissantes mâchoires.
Quand nous arrivâmes sur le terrain , le gorille avait disparu.
C’est l’habitude de ces animaux, quand on les attaque, de frapper un ou deux coups, puis de laisser par terre la victime de leur fureur, et de se retirer dans les bois.
Nous courûmes à la recherche de nos compagnons; puis tous ensemble nous rapportâmes le pauvre homme au camp, où cet événement jeta le trouble et la désolation. On me suppliait de lui administrer quelque médicament; mais je n’avais rien de ce qu’il fallait pour un cas pareil. Je vis que ses heures étaient comptées. Tout ce que je pouvais faire, c’était de le soulager un peu en lui donnant par intervalles quelques gouttes d’eau-de-vie ou de vin. On lui fit répéter son aventure et l’on en conclut tout d'une voix que ce n’était pas un vrai gorille qui l’avait attaqué, mais un homme, un méchant homme changé en gorille. A un tel être, disait -on, personne au monde ne pouvait échapper, et. lui-même ne pouvait être tué, même par les chasseurs les plus intrépides.
VvtJ