PRIVILÈGES D ES CHASSEURS
Ces principes combinés du fatalisme et de la transmigration des âmes sont appliqués par les Africains dans ces circonstances, en vue surtout de relever le courage de leurs chasseurs, qui risquerait d’être abattu par une semblable catastrophe. Les chasseurs sont les hommes dont on fait le plus de cas dans ces villages nègres. Celui qui est brave et heureux est admiré de toutes les femmes, aimé et presque adoré par ses épouses; il jouit enfin de plusieurs privilèges qui le distinguent des autres habitants; mais son plus beau moment, c’est quand il a tué un éléphant ou un gorille , et qu'il a ramené l’abondance dans son village : alors il peut faire tout ce qui lui plait.
Le lendemain, nous abattîmes un monstrueux gorille qui, je suppose, était le même qui avait tué mon pauvre chasseur; car les gorilles mâles ne sont pas très-communs dans ce pays.
Notre pauvre camarade succomba le 9.
Plusieurs de mes hommes allèrent chasser le 10 et tuèrent un autre gros gorille dont les restes furent apportés au camp à la grande joie de tout le monde, mais à mon grand désespoir. Voici en effet ce qui s’était passé. Us m’avaient vu si souvent écorcher des gorilles et d’autres animaux , qu’ils avaient cru pouvoir le faire à ma place, et, voulant prendre la chair pour la faire cuire, ils avaient eux-mêmes détaché la peau; jusque-là c’était bien; mais ces nègres ignoraient quelle importance j’attachais au squelette, et pour s’épargner du temps et de la peine ils avaient brisé les os des jambes et du bassin. Un magnifique sujet se trouvait ainsi gâté, ou tout au moins incomplet. Je les grondai si fort qu’ils se sauvèrent dans le bois pour se mettre , disaient-ils , à couvert du bruit de ma langue.
Ce gorille était un mâle adulte et mesurait un peu plus de cinq pieds sept pouces.
il juin. — Hier j’eus un fort accès de fièvre, mais je parvins heureusement à le couper avec de la quinine. La saison sèche règne décidément; les jours sont nuageux et les nuits fraîches. Nous ne serons plus obligés de construire des abris pour coucher dans les bois et nous pourrons chasser toute la journée sans être mouillés comme nous l’étions dans ces derniers temps. Cette perspective me ranime singulièrement.
Avec la saison sècho sont revenues de leurs pérégrinations lointaines les troupes d'oiseaux voyageurs qui remplacent les espèces dont les bois et les (louves étaient peuplés pendant la saison pluvieuse. Toute la nature brille d’un nouvel éclat; les forêts, longtemps attristées, se raniment au retour des oiseaux chanteurs ou babillards. Je rencontre à chaque détour du bois la caille éperonnée ( peliperdrix lalhami) à la jolie gorge mouchetée, et la magnifique numida plumifera. Un grand nombre de martins-pêcheurs se tiennent sur les branches qui s’avancent au-dessus des rivières et de là. guettent leur proie; les tourterelles roucoulent toute la journée. Dans les ruisseaux qui murmurent le long des pentes a reparu une jolie petite espèce de loutre qui vient, à l'ombre des rochers, épier le passage du poisson, tandis que dans l’Ofoubou et le Rembo la grande loutre , à la fourrure brune . plonge avant qu’on ait eu le temps de la voir. Diverses espèces d’hirondelles se jouent et s’ébattent sur la surface de l'eau ; une autre s’envole comme une alouette, si haut que l’œil ne peut la suivre. Des perroquets, dont le plumage est aussi varié que la taille, crient et jasent toute la journée dans les clairières. Un entre autres , le perroquet gris, vole par bande de plusieurs centaines, et anime tout le bois par scs cris perçants. Ces oiseaux font leurs nids dans le creux des arbres et sont d’un naturel très-sociable.
Il n’y a pas beaucoup de moustiques dans les contrées supérieures, mais en revanche on est assailli par des mouches de diverses espèces, toutes extrêmement incommodes. L’igoogouai est un petit moucheron presque imperceptible dont les nombreux essaims se mettent en campagne le malin jusqu'à onze heures, disparaissent ensuite jusqu’à quatre, et recommencent leurs manœuvres jusqu’au coucher du soleil. Ces insectes sont d’enragés suceurs de sang, très-sournois dans leur approche. Leur piqûre laisse une démangeaison très- vive et qui dure très-longtemps. Tout petits qu’ils sont, ils percent même la peau si épaisse des nègres. C’est à la chasse qu’on en est souvent importuné, et leurs assauts ont parfois exaspéré mes hommes et moi au point de nous mettre hors de sens.
Une autre espèce, Vibnlai, est deux fois aussi grosse que nos mouches de chambre ordinaires. Son approche s’annonce par un bourdonnement aigu; son aiguillon est assez long et assez fort pourpéné-