‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 142 sur 247 · ATTAQUE D'UN GORILLE · texte numérisé non relu

ATTAQUE D'UN GORILLE

Tant se replia derrière nous. Quant à. nous, nous restâmes côlc à cèle à attendre l'attaque du monstre. Entrevus dans le demi-jour du ravin , ses traits hideux, crispés par la rage, ses yeux gris, étincelant d’un feu sombre et sinistre, sa face de satyre violemment contractée, tout lui donnait un aspect tellement effroyable, qu’on eût dit l’apparition d’un damné.

Il s’avança vers nous par saccades, suivant la coutume de ces animaux, faisant halte de temps en temps pour battre de scs poings son énorme poitrine, qui rendait un son creux et sourd comme celui d’une grosse caisse qui serait tendue d’une peau de bœuf. Puis il se mit à rugir, faisant retentir la forêt d’un court aboiement suivi d’un grondement pareil au tonnerre.

Nous demeurâmes fermes à notre poste pendant trois longues minutes, le fusil à la main, attendant que le gigantesque animal fut bien à notre portée. Pendant ce temps, je ne pouvais m’empêcher de penser à mon pauvre chasseur tué quelque temps auparavant. Lh. même, en face du gorille qui s’avançait, je me figurais l’horrible situation de ce malheureux au moment où, ayant déchargé son arme, il avait vu son implacable ennemi venir sur lui, non pas par un brusque élan comme le léopard, mais à pas comptés, marchant sûrement k sa vengeance , inévitable comme le destin.

Le monstre s’arrêta devant nous, à huit pas de distance. A cette dernière halte, il releva la tête pour pousser un nouveau rugissement et se battit la poitrine. Puis au moment précis où il se remettait en marche, nous tirâmes; il chancela et tomba tout de son long, presque à nos pieds , la face contre terre , et mort.

Je vis d’un coup d’œil que c’était bien l’animal que je voulais avoir. C’est le plus vieux de toute ma collection et presque le plus grand que j’aie jamais vu. Gambo , vieux chasseur, quoique jeune homme, en avait vu quelques-uns de plus forts, mais pas beaucoup. Sa taille était de cinq pieds neuf pouces, mesurés depuis l’orteil. Le développement de ses bras étendus était de neuf pieds. Sa poitrine avait soixante-deux pouces de circonférence. Ses mains , armes terribles, dont un seul coup éventre un homme et lui brise les membres, avaient une immense force musculaire et se recourbaient comme de véritables griffes. Je pouvais juger de la portée d’un coup, asséné

3ii L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

par une telle main , emmanchée à un bras tout charpenté de gros paquets de fibres musculaires. L’orteil n’avait pas moins de six pouces de tour.

Quand nous le rapportâmes à l’olako, trois femmes , qui étaient enceintes, s’enfuirent à l’autre bout du pays avec leurs maris et rien ne put les décider à revenir avant que la peau eût été séchée et serrée. Tous sont persuadés que si le mari seulement voit l’animal, la femme accouche d’un petit gorille.

On était enchanté du régal que je rapportais. Moi -même, je l’avoue, j’étais combattu entre ma répugnance et l’envie d'en prendre ma part; car je n’avais pas mangé de viande depuis longtemps et la gouamba me tourmentait. Heureusement le vieux Kerlaouen m'envoya la moitié d’une gazelle qu’il avait tuée, ce qui me mit pour l’instant au-dessus du besoin.

Le 13 juillet nous repartîmes pour le village d’Obindji. Nous descendions l’Ofoubou; une pirogue, de Bakalais, qui ne connaissait pas la rivière, nous précédait à peu de distance. Tout à coup nous vîmes les gens de cette pirogue cesser de ramer et se jeter à l’eau. Mes hommes dirent qu’ils devaient avoir heurté un nid d’éloways , conjecture qui se trouva juste. Notre pirogue rebroussant chemin remonta vite à un quart de mille, et j’attendis près d’une heure que mon équipage voulût bien s’aventurer à passer devant le terrible nid, tant ils ont peur de cette vindicative petite mouche ! et même, en passant par là, ils avaient soin de se tenir près du bord opposé de la rivière.

Les eaux du Rembo ont baissé de douze à quinze pieds depuis mon départ de chez Obindji , mais leur profondeur est encore suffisante pour la navigation. Les nombreux oiseaux aquatiques que la saison sèche ramène donnent à la rivière un aspect animé et pittoresque. Le sable blanc, qui dessine sur chaque bord une ligne pure et brillante, la brume légère qui accompagne parfois la fraîcheur du matin, et l’éclatante verdure des bois qui s’élèvent sur les deux rives, tout présente un spectacle enchanteur. L’eau est encore jaunâtre, mais beaucoup plus limpide qu’il y a un mois. Alors les pluies la troublaient par un tourbillonnement vaseux ; maintenant le fleuve suit tranquillement son cours régulier comme

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