‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 143 sur 247 · LA FAUNE DU REMBO · texte numérisé non relu

LA FAUNE DU REMBO

si sur ses rives tout n'était, à son image, que paix et civilisation.

Le pays qui s’étend de ce côté est] probablement celui de tous qui ouvre le champ le plus riche aux explorations d’un naturaliste. L’Afrique équatoriale semble avoir une faune qui lui est propre. Le lion, commun au nord et au sud, n’habite pas cette contrée. On n’y connaît ni le zèbre, ni la girafe, ni le rhinocéros, ni l’autruche , ni un grand nombre d’antilopes , animaux si répandus dans les autres parties du continent. On n’y trouve ni bestiaux, ni bêtes de somme, ni bœufs, ni chameaux, ni chevaux, ni ânes. Au total, les seuls animaux domestiques sont les chèvres, les poules et une espèce de mouton. Différentes variétés de gazelles réjouissent l’œil d’un chasseur. J'ai vu plusieurs individus d’une très-belle espèce d’antilope, jusqu’alors inconnue, la plus belle de beaucoup qui ait été découverte en Afrique, et j’ai été à même d’en donner un très-bon dessin, pris sur un sujet bien conservé de ma collection. Sa couleur, en général, est orange, avec une tache marron entre les cornes et les yeux. Au-dessous est un croissant blanc au milieu duquel se trouve une raie d’un brun foncé. Mais le caractère distinctif de cet animal, ce sont des rayures verticales très-blanches de chaque côté du corps ; quatorze d’un côté , quinze de l’autre. Les cornes en spirale ont une forme très-gracieuse. Les naturels appellent cette antilope bongo, et je lui ai donné le nom de trogelatus albo virgatus. Cette bêle est rare et très-farouche. Légère à la course comme toutes celles de son espèce, elle est très-gracieuse dans ses mouvements , quoique plus vigoureusement taillée que beaucoup d’autres de la même famille*. Parmi les carnivores, le léopard tient le premier rang. C’est un superbe animal. J’en ai tué plusieurs qui avaient plus de cinq pieds de long. Il y a aussi une hyène qui se jette sur les chèvres et fait de grands ravages , et certaines variétés de chats-tigres ; la genetla aubryana et la fieldana figurent parmi les plus belles espèces connues. Le crocodile habite aussi les marais et les lagunes qui bordent le Rembo. L’iguane se rencontre dans les bois, où gambadent une douzaine de variétés de singes et plus d’une demi-dou-

4. Pour une description plus étendue de cet animal, on peut se reporter aux Procès-Verbaux do la Société d’histoire naturelle de Boston. 4860.

346 L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

zainc de variétés d’écureuils tout nouveaux. On trouve aussi diverses espèces de rats , dont la principale a quinze pouces de long. Beaucoup de ces animaux, propres à cette partie de l’Afrique, sont inconnus au nord et au sud.

Parmi les singes du pays on distingue le petit oshingui, un des plus menus individus de cette grande famille. C’est un petit animal espiègle et innocent, remarquable par sa prédilection pour l'eau; quand vous le voyez sautiller dans les branches au-dessus de votre tète, vous pouvez être sûr que l’eau n’est pas loin. Ils dorment toujours sur des arbres dont les branches s’étendent au-dessus d'un cours d’eau. Ce petit singe est très-familier avec le buceros albocrystalm , oiseau que j'ai vu souvent jouer avec lui.

De tous les oiseaux , le plus remarquable que j’aie tué dans cette région est le nchalitogmy , ainsi appelé par les nègres. Il ressemble un peu à l’oiseau asiatique le mmeipela paradisi; c'est un des plus gracieux et des plus coquets qu'on puisse voir. Son dos, le dessus de sa queue et ses longues ailes gonflées sont du blanc de lait le plus pur ; sa tète huppée et sa gorge sont d’un vert noir, et son ventre est brun cendré; les plumes blanches du dos ressemblent A un beau manteau ,’ et lui donnent un caractère particulier. Ce petit oiseau a été appelé de mon nom le mmeipela du Cliaillui.

Le 2 août, je commençai enfin à faire mes préparatifs pour retourner à Biagano. 11 était temps. J’avais toujours des accès de fièvre, et il ne me restait plus assez de quinine pour m’en administrer une dose capable de les couper. Quant aux solutions d’arsenic , je ne me souciais pas d’en prendre beaucoup. Comme fébrifuge, il est bon d’employer l’arsenic, mais avec précaution et modérément; sinon il laisse dans tout l’organisme des traces de sa présence.

Je n’étais pas seulement malade, j’étais aussi pauvre et déguenillé. Mes vêtements en lambeaux avaient été tout rapiécés , et je ne paraissais guère en réalité plus civilisé que mes amis les nègres. Les vivres étaient rares. Mes amis et mes chasseurs, Quelaouen, Obindji et les autres me donnaient bien tout ce qu’ils avaient ; mais c’était leur faire tort, je le sentais; et môme en m’y résignant, je ne pouvais pas me procurer toute la nourriture dont j’avais besoin. D’ailleurs, mes denrées touchaient à leur fin, et quand même j’au-

RETOUR A BIAGANO.

rais été bien portant , je n’aurais pu séjourner plus longtemps dans l’intérieur. En tout cas, les rudes fatigues de cette longue excursion, tant de nuits passées sous de mauvais abris sans changer mes vêtements humides, tant de courses par la pluie ou sous l’ardeur du soleil, les souffrances intolérables de la gouamba ou d’un jeûne complet plus intolérable encore, tout cela m'avait tellement épuisé que je sentais le besoin d’un repos complet et prolongé. Je déclarai donc à Quenguéza que j’étais obligé de partir.

Obindji en fut très-chagriné. Il s’était pris , je crois , d’une véritable affection pour moi, ainsi que Querlaoucn et mes compagnons de chasse. Ils me cédaient une partie de leurs chétives provisions, sans rien me demander en retour; ils prenaient toutes sortes de peines pour m’être agréables, pour me procurer quelque bien-être, même quand ils voyaient que mon petit trésor était à sec. J'avoue, d’un autre côté, que je m’étais attaché à ce pays-là. La découverte d'animaux inconnus et curieux me causait une des joies les plus vives qu’il soit donné à l'homme d’éprouver. J’oubliais la vie sauvage en regardant mes précieuses collections et l’idée seule du gorille suffisait pour dissiper ma lièvre.

Je n’ai pas besoin de dire combien j'étais touché du dévouement de ces pauvres indigènes. Pas un qui ne me traitât comine son propre frère; il eut fallu être une brute pour ne pas leur rendre de tout coeur cette bonne et simple affection.

Les deux petits garçons, Makondai et Monguilomba, qui s’étaient si bravement conduits pendant ces derniers mois, furent enchantés à la vue de mes préparatifs de retour. Quenguéza , de son côté , était fatigué de cette vie buissonnière, comme il l’appelait, disant que ces Bakalais étaient des hommes des bois. Il doit m’accompagner à Biagano, où je me réserve de le récompenser de ses soins et de son obligeance. Il a toujours agi avec moi d’une façon royale. Chaque fois qu’on lui faisait présent d’une poule ou d’une chèvre, il s’empressait de me les donner. A mon tour, je chassais pour lui. Nous mangions à la même table : une table que j’avais fabriquée moimême, et sur laquelle, lorsque nous étions dans le village , j’avais toujours soin d'étendre une nappe blanche très-propre. J’étais jaloux de montrer à ces Africains les différences de la vie sauvage et de la

3»8 L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

vie civilisée, et c’était là un des points qui devaient le plus les frapper, car tous les peuples grossiers sont comme les enfants, ils s’attachent surtout aux petites choses.

Je découvris avant de partir une autre superstition fort curieuse de ce pays. Un de nos chasseurs avait tué un bceuf sauvage ; quand on l’eut apporté, les braves gens m’envoyèrent une bonne provision des meilleurs morceaux. Cette viande, quoique assez dure, fut pour moi la bien venue, ne fut-ce qu’à cause du changement de régime. J’en avais fait bouillir une forte tranche pour le diner et j’attendais Quenguéza, capable d’en manger à lui seul de quoi rendre malades plusieurs blancs de bon appétit. Qu’on juge de ma surprise lorsque, s’approchant de la table et regardant cette viande, il refusa d’y toucher.

Je lui demandai pourquoi.

« C’est du roondah, me répondit-il. » Puis il m'expliqua que la chair du bos brachycheros était interdite à sa famille et que tous les siens l'avaient en horreur, parce qu’à une époque antérieure de plusieurs générations une des femmes de cette race avait mis au monde un veau au lieu d’un enfant.

Je me mis à rire; mais le roi me répondit gravement qu’il pouvait me faire voir une femme d’une autre famille dont la grand’ mère était accouchée d’un crocodile. Et par ce motif, ajouta-t-il , le crocodile est du roondah pour cette famille.

Quenguéza ne voulut jamais toucher à mon bœuf salé ni même à mon lard, de peur que ce dernier aliment n'eût été en contact avec l’autre. Au surplus, tous ces nègres sont de scrupuleux observateurs des abstinences de ce genre. J’ai trouvé, après maintes recherches, qu'il y avait à peine un homme qui n’eut pas horreur de quelque mets qui était roondah pour lui. Tantôt c’est le crocodile, tantôt l’hippopotame ou le singe, ou le sanglier, auxquels on n’ose pas toucher, toujours d’après la même croyance. Us aimeront mieux, à la lettre, endurer les angoisses de la faim que d’enfreindre leur préjugé ; car ils croient fermement que si quelqu’un des leurs vient à manger de cette nourriture prohibée, les femmes de la famille ne manqueront pas d’avorter ou de donner le jour à quelque monstre conformé comme l’animal qui est leur roondah, si elles ne meurent auparavant de quelque maladie terrible.

SUPERSTITION DU ROONDAH. 349

J’ai vu quelquefois ic fetichman interdire à un individu de toucher à de certains aliments pour une raison quelconque , ou môme sans aucune raison. Dans ce cas, la prohibition concerne cet homme lui seul ; elle ne s’étend pas à toute sa famille.

11 est étonnant que de si gros mangeurs puissent s’astreindre comme ils le font à une abstinence si rigoureuse. On voit par là quelle puissance la foi superstitieuse exerce sur des peuples qui n’ont d’ailleurs ni lois ni freins, comme ceux-ci. Je suis convaincu que rien au monde n'aurait pu décider le vieux roi à manger du bœuf sauvage ni quoi que ce fut qui aurait été cuit ou contenu dans le même plat.

Pendant que nous faisions nos apprêts de départ, mes amis Bakalais vinrent m’apporter des provisions. On m'offrait libéralement des paniers de manioc , du jambon fumé de sanglier, et des patates douces, quoique je n'eusse rien ou presque rien à donner en échange.

Enfin, le soir du 6, je remis à Obindji un présent que je lui avais réservé et qu’il méritait bien. Le lendemain, nous nous embarquâmes pour Goumbi. Tous les principaux habitants se rassemblèrent sur la rive pour me serrer la main et me faire leurs adieux. Ils me priaient de revenir pour faire du commerce avec eux. Je leur avais parlé aussi, ajoutaient-ils, d’autres hommes blancs qui viendraient instruire les pauvres noirs , et ils seraient bien aises de voir le plus tôt possible ceux qui se chargeraient de cet enseignement. Tous, au moment du départ, me témoignaient leurs regrets; il n’en était presque pas un qui ne m’eût apporté son petit cadeau. J’étais vraiment bien touché de ces simples marques d’affection.

Quand tout fut prêt , Makondai tira un coup de fusil ; le peuple me salua de ses acclamations et nous partîmes.

A quelques milles de là, en descendant la rivière, nous passâmes devant la plantation de Querlaouen. 11 se tenait sur la rive avec sa bonne vieille femme et ses enfants et il me fit signe de m’arrêter. Quand nous arrivâmes près de lui, il apporta silencieusement à bord un autre jambon fumé , tandis que sa femme me donnait un grand panier de patates douces. Au moment où nous repartions, elle me cria : « Quand vous reviendrez, apportez-nous des perles. » Les enfants criaient de leur côté : « Quand vous reviendrez, apportez -

nous quelques pagnes. » Mais le vieux Querlaoucn se tenait immobile et muet sur la rive, comme une statue noire, jusqu’à ce que le tournant du lleuve l’eût dérobé à ma vue.

Le lendemain, nous fîmes une rentrée triomphale à Goumbi, où je restai deux jours pour amasser des provisions.

De Goumbi à Biagano notre voyage ne fut qu'une fêle pompeuse. Quenguéza m’accompagnait pour faire voir à Rampano qu’il lui ramenait son hôte sain et sauf, et tous les gens de Goumbi qui avaient des pirogues accompagnaient Quenguéza pour leur plaisir, battant du tambour, chantant et tirant des coups de fusil.

Enfin, le 13 août 1858, je me retrouvai à Biagano, où la population tout entière vint me recevoir, Rampano en tète. Avec lui était le vieux Rinkimongami, le gardien de mon logis en mon absence. Je retrouvai là ma maison en ordre, et ma basse-cour en bon état. Le vieux Rinkimongami parut fier de la satisfaction que je lui témoignai. Il me demanda en riant : « Dites-moi un peu ce que je vous ai volé? » Et Rampano s’écria : « Non, nous ne volons rien à notre homme blanc ! »

Je touchais au moment où ma longue excursion allait me coûter cher. Ordinairement les indigènes de l’intérieur qui se rendent sur le littoral y sont atteints par la fièvre. Le changement d'air est trèsmarqué, et je m’attendais à paver mon tribut. Mes prévisions ne me trompèrent pas. Mes accès de fièvre redoublèrent de jour en jour, jusqu’au moment où, dépourvu des médicaments nécessaires et de toutes les aises dont un malade a tant besoin , je tombai dans un état de prostration complète. Heureusement, un jour, un bâtiment passa par là1. Quelques-uns de mes gens se rendirent à bord avec une lettre de moi pour le capitaine. 11 allait au Gabon, et je fus heureux de m’y rendre avec lui. Là, grâce aux soins de mes bons amis les missionnaires, je recouvrai en peu de temps assez de santé et de forces pour songer à une nouvelle expédition qui me mettrait à même de faire dans les terres de l’intérieur des explorations géographiques plus complètes.

I. ÎS septembre t858. — Note adressée à l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie, et envoi d'une collection d'oiseaux et d'animaux. Voir les Procès-Verbaux de cette Académie.

Page 1