‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 145 sur 247 · FÉROCITÉ DES FOURMIS BASHIKOUAIS · texte numérisé non relu

FÉROCITÉ DES FOURMIS BASHIKOUAIS

la force écrasante des fourmis terrasse le rat le plus fort en moins d’une minute, malgré son énergique résistance, et en moins d’une autre minute ses os sont dépouillés. Tout ce qui vit dans la maison est exterminé. Elles ne touchent point aux substances végétales. Sous ce rapport elles sont utiles aux nègres, en même temps que dangereuses, car elles débarrassent leur logis de la vermine dont il est infecté, par exemple des énormes cancrelats, des cent-pieds, des mille-pieds et des scorpions. Ce nettoyage a lieu plusieurs fois par an.

Quand elles sont en marche, tout le monde insecte fuit devant elles; c’est ainsi que j’ai été souvent averti de l'approche d’une armée de bashikouais. Elles balayent tout sur leur passage et montent jusqu’à la cime des «plus hauts arbres à la poursuite de leur proie. Leur mode d’attaque est un élan impétueux. Leurs fortes pinces s’attachent à la chair et ne lâchent pas prise que le morceau ne soit emporlé. Dans ces moments-là, celte petite bête est possédée d’une sorte de rage qui fait qu’elle ne s'inquiète pas de sa propre sûreté et qu’elle ne songe qu'à sa proie. Sa morsure est trèsdouloureuse.

Les nègres racontent qu’autrefois les criminels étaient exposés sur le passage des fourmis bashikouais; c'était le genre de mort le plus cruel qu’on pût leur infliger.

Il me reste à signaler un procédé curieux qu'elles ont l’habitude d’employer. Quand sur leur chemin elles ont à traverser un petit ruisseau, l’avant-garde se roule en une espèce de tunnel, de tunnel vivant qui s’accroche par chaque bout à deux arbres ou à deux grands buissons, de chaque côté de la rive, à l’endroit qui présente le plus de facilité. Le premier point d’appui est plus élevé que l’autre, de sorte que le tunnel est en pente. Cette opération est achevée trèsvite et par beaucoup de fourmis à la fois; chacune colle ses pattes de devant au corps ou aux pattes de derrière de sa voisine; cHes forment ainsi un pont tubulaire suspendu, élevé et solide, à travers lequel défile en ordre régulier le bataillon tout entier. Sont-elles troublées dans leur ouvrage, ou l’arche animée est-elle rompue par le choc de quelque animal, elles se jettent sur l’agresseur avec la plus grande impétuosité.

Les bashikouais ont l’odorat très-développé, comme du reste toutes les autres fourmis, et se laissent souvent guider par ce sens. Plus grosses que les fourmis d’Europe et d’Amérique, elles ont au moins un demi-pouce de long; la tête, aussi grosse et même plus grosse que le reste du corps, est armée de mâchoires ou pinces très-aiguës, et les pattes de devant ont beaucoup de force; leur couleur est rouge ou brun foncé; elles marchent par troupes, en nombre incalculable. J’ai vu, d'un endroit où je m'étais posté, passer une colonne qui allait assez vite et qui a mis douze heures à défiler! Que le lecteur s’imagine combien de millions de millions cette armée de fourmis pouvait contenir !

11 y a une autre espèce de bashikouais qui se trouve dans les montagnes du sud de l'Equateur. Celles-ci sont encore de plus grande taille; le corps est d'un blanc grisâtre, et la tête d’un noir rougeâtre; leurs dents ou tenailles sont d’une grande puissance et leur morsure est capable d’enlever un morceau de chair. C’est donc une formidable bête. Heureusement elles n’ont pas autant de vivacité que leurs violentes sœurs; elles ne marchent pas en bataillons si serrés, et ne se précipitent pas sur leur proie avec le même emportement irrésistible; leurs mouvements ont de la lenteur; elles n’envahissent pas les villages et ne grimpent pas aux arbres à la suite de l’animal poursuivi. Elles ne sont pas non plus aussi voraces que l’espèce dont j’ai déjà parlé; si elles l’étaient, elles pourraient assurément faire disparaître du pays tout ce qui a vie, car elles sont bien autrement fortes. De fait, elles sont aux autres fourmis ce que les baleines sont aux poissons.

Après les bashikouais viennent les nchellelais ou fourmis blanches. Ces bêtes incommodes 11e mordent ni n’attaquent aucun animal. Elles se nourrissent de matières végétales et s’attachent surtout à la toile de coton , au papier et au vieux bois. Elles ont horreur du jour et font tout ce qu’elles peuvent pour s'y dérober. Veulentelles atteindre un objet placé dans la lumière , elles établissent un conduit en terre qui les mène à couvert jusqu'à leur but. Cette terre semble être humectée par une sécrétion qui leur est propre, et se sèche quand elle est exposée à l’air. Leurs nids ou fourmilières, de forme curieuse, avec des toits plats qui les dépassent, absolument

LA NCIIELLELAI.

comme des champignons ou des mousserons gigantesques, sont construits par le même procédé, et de bas en haut, de sorte que les déblais leur fournissent la terre dont elles ont besoin.

Il est presque impossible de rien soustraire à leur action destructive. Elles travaillent en silence, sans être vues, et avec une rapidité merveilleuse. Une seule nuit de négligence vous expose à perdre toute une malle de vêtements ou de livres. Elles semblent attirées vers leurs proies par l’odeur plutôt que par la vue. Elles sont toujours là, tout près de vous, et savent percer le bois le plus dur pour atteindre l'objet de leur convoitise. J’ai remarqué qu’elles ne manquent jamais de trouer de part en part une pièce de coton au beau milieu , comme si elles prenaient à tâche de faire le plus de dégât possible. Cependant elles ne touchent ni à la soie ni à la laine. Tel est leur acharnement à détruire, que, selon moi, un des plus grands bienfaits dont on pourrait doter cette partie de l’Afrique, serait l’extirpation de ce fléau.

La terre dont elles bâtissent leurs demeures devient si solide quand elle a été détrempée par leur salive, qu'elle peut supporter les orages les plus violents et les plus prolongés, sans se ramollir ni se briser, et qu’elle résiste aux intempéries de plusieurs saisons pluvieuses. Elles ne laissent pénétrer chez elles ni l’air ni le jour, pour lesquels elles paraissent avoir une égale aversion. En même temps elles s’abritent ainsi contre les autres fourmis, leurs ennemies; sans quoi, désarmées comme elles le sont, elles auraient trop de peine à se défendre.

Parmi ces ennemies, les principales sont les bashikouais, qui poursuivent la fourmi blanche avec une ardeur furibonde , et la mangent. Je me suis quelquefois assuré de ce fait en brisant le toit des fourmilières qui se trouvaient sur le passage d’une armée de bashikouais. Celles-ci se ruent dans la place, et au bout d’un moment n’y laissent plus une seule fourmi blanche.

Quand leur demeure a été seulement endommagée, les fourmis travailleuses se rassemblent et se mettent tout de suite à réparer les brèches, en se servant de terres extraites de l’intérieur. On ne travaille au dehors que pendant la nuit.

Ces fourmis, quoiqu’on les appelle blanches, sont plutôt de

KG L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

couleur paille. Elles exhalent une odeur forte, surtout lorsqu’on les écrase.

La ixlile fourmi.

C’est une très-petite fourmi de maison. On la trouve par myriades dans chaque village de celte région de l’Afrique. C’est une vraie peste. Pour peu que vous négligiez, de mettre vos vivres à l’abri, elles fondent dessus et gâtent tout ce qu’elles peuvent atteindre. Dans les maisons africaines , on suspend toutes les provisions au plafond avec des cordes enduites de glu (de goudron sur la côte), pour intercepter le passage des fourmis; mais quelquefois elles se laissent choir d’en haut sur leur proie. Les habitants du littoral tiennent les pieds de leurs tables plongés dans des vases d’eau pour les isoler de ces parasites. J’eus le malheur un jour de laisser mon sucrier à leur portée; j’allai le prendre moins d'une demi-heure après, et déjà il était couvert de plusieurs milliers de ces petites pillardes; tout le vase, au dedans et en dehors, n’était plus qu'une masse noire vivante et grouillante.

Elles paraissent avoir l’odorat très-fin ; invisibles jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur portée , elles affluent alors on ne sait d'où, et en nombre tel que le voyageur s’étonne et s'inquiète de se voir assiégé par une pareille armée.

11 y a deux espèces de ces pctilcs fourmis, l’une rousse et l’autre noire, mais, du reste, entièrement identiques, autant que j’en ai pu juger.

La fourmi noire.

Elle vit dans les forêts, et en général dans les arbres morts. Elle n’est point incommode, car elle va isolément chercher sa nourriture, au lieu de marcher en troupe, et elle n’attaque pas l’homme, à moins qu’il ne l'ait provoquée. Sa morsure est pénétrante et douloureuse , comme j’en ai fait l’expérience, mais la souffrance ne dure pas longtemps, et le venin, si c’en est un, n'a pas beaucoup de malignité.

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