PROPRIÉTÉ, POPULATION. GUERRES
on lui fait subir l'épreuve du poison ; et à moins qu'il n’ait de chauds amis, très-fermes et très-influents (chose rare !) , il périt misérablement.
Quant aux autres propriétés, comme l’ivoire et les denrées, on les cache avec beaucoup de soin. Le propriétaire, sa principale épouse et quelques amis éprouvés, en connaissent seuls l’existence.
La population des villages n’est pas nombreuse. Bien peu ont jusqu’à mille habitants, quelques-uns en ont plusieurs centaines, et la majorité n’en a pas même cent. Il est donc impossible d'organiser de grandes expéditions pour la guerre ou le pillage. Ce qui y met encore plus d’obstacles, c'est la nature du pays, sorte de forêt impénétrable, et le manque absolu de bêtes de somme et de trait.
Néanmoins les guerres sont fréquentes, et sur certains points elles ne cessent presque pas. Des querelles ou palabres s’élèvent à propos de tout : traits de mauvaise foi en matière commerciale, intrigues avec des femmes étrangères, désir de se procurer des esclaves soit pour le service domestique, soit pour la traite, débauche, vengeance, accusation de sorcellerie, ou tout simplement rivalité de commerce, et jalousie de la prospérité et de la bonne chance du voisin.
A la guerre, ils ne font pas preuve de bravoure, quoiqu'ils n’en manquent pas à la chasse. Ils n'estiment pas l’audace; mais en revanche ils admirent la ruse. Ils préfèrent la victoire obtenue par un guet-apens, quand c’est possible. Ils n’ont ni égards ni pitié pour les femmes et les enfants de l’ennemi , et traitent avec cruauté ceux qui tombent en leur pouvoir.
Le système de l’esclavage, tel qu’il est pratiqué dans ce pays, n’a jamais été bien compris, et j’essayerai de l’expliquer à mes lecteurs. D’abord, je pose en fait que ce régime n’a aucun rapport avec la traite des noirs. Il y avait là des esclaves bien avant qu’un seul baracon fût établi sur la cête, et probablement bien longtemps aussi avant que le vénérable Las-Cazes eût l’idée de soulager les malheureux Indiens en les remplaçant par des nègres. L’histoiro fait foi de cette vérité. Si l’esclavage s’est perpétué de la sorte jusqu’à nos jours, ce n’est donc pas la traite qui en est cause; ce système, qui existe indépendamment de tout rapport avec l’étranger, est régi par des lois qui lui sont propres.
Il y a deux sorles d’esclaves dans toutes les tribus que j'ai été à même de visiter. L'une de ces classes est celle des serviteurs de la maison; on ne vend jamais ceux-ci au dehors, et, quoiqu'ils soient frappés de toutes les incapacités particulières aux esclaves, ils jouissent cependant d'une grande part do liberté , et leur voix a une certaine influence dans le village où ils servent. Ils sont protégés par leur maître; ils ont souvent eux-mêmes des biens qui leur appartiennent, et leur principal devoir est de fournir à la subsistance du maître soit par la chasse, soit par le défrichement du sol.
Les maîtres sont rarement très-sévères pour leurs esclaves, et cela parce qu'ils ont peur que l’esclave ne se venge en les ensorcelant. L’esclave est réputé d’une nature inférieure à celle de l’homme libre, et le maître peut tuer son esclave, si bon lui semble , car personne n’a le droit d’intervenir entre eux. Les lois et les coutumes du pays consacrent cet affreux privilège, dont on use dans l’occasion , ainsi que j’en ai eu personnellement la preuve. Beaucoup d’esclaves jouissent de la confiance du maître, à tel point que celui-ci les envoie au loin se livrer au commerce pour son compte, les mains pleines de denrées précieuses. En général, ils se mollirent de fidèles dépositaires.
Les tribus qui ont des relations sur le littoral et en même temps un marché d’esclaves pour l’étranger s’occupent d’acheter des esclaves aux autres tribus, afin de subvenir il leur trafic; c’est là un genre d’esclavage tout à fait distinct de l’autre. En général , l'esclave domestique n’a pas à craindre d’être vendu sur la côte, tant qu’il n'est pas accusé d’un crime. Aujourd’hui la traite est alimentée presque entièrement par les arrivages de l'intérieur. Ainsi plusieurs individus de la singulière tribu des Fans ont été récemment amenés sur le littoral ; ainsi, des Ashiras et des Apingis, et d’autres nègres appartenant à des tribus encore plus reculées, complètement inconnues aux blancs, ont été transportés au cap Lopez et dans les baracons , de tribu en tribu, et de main en main, absolument comine une dent d’ivoire ou un bâton d’ébène.
Comme on le pense bien, les demandes d’esclaves de la part de l'étranger ont pour effet do multiplier chez les tribus voisines du littoral les accusations de sorcellerie ou autres, qui aboutissent à l’esclavage et à la vente. C’est ainsi que la plaie de ce système s’élargit