SORCELLERIE
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il faisait cette nuit-là des rêves horribles; puis, pendant quelques jours, je le voyais en défiance contre tout ce qui l'entourait et tremblant pour sa pauvre existence qu'il croyait menacée par un sorcier.
Si un Africain est une fois possédé de l'idée qu’il est ensorcelé, son naturel se transforme complètement; il prend ombrage de ses meilleurs amis; le père a peur de ses enfants; le fils, de son père et de sa mère; le mari, de sa femme, et les femmes, de leur mari. Notre homme se figure qu’il est malade et devient en effet malade de peur. La nuit, il se voit obsédé de méchants esprits. Il se couvre tout le corps de fétiches et de talismans; il offre des présents à l’idole, il invoque Abambou et Mhuirri; il est assiégé de rêves effrayants et bizarres qui tous lui représentent son village comme infesté de sorciers malfaisants. Peu à peu le village, à son tour, est gagné par la contagion*de ses frayeurs. Toute la population entre en défiance. Le hasard fait tomber les soupçons sur quelque malheureux à qui l’on prêle quelque motif de haine. Dès lors, l'effervescence qui couvait 11e peut plus se contenir et déborde; on n’attend même pas quelquefois qu’il y ait une mort dans le pays, et l’on se met tout de suite à égorger ceux que signale la clameur publique. A la mort d’un homme libre, deux ou trois personnes au moins sont immolées; ces sacrifices n'ont pas lieu à la mort des femmes, des enfants et des esclaves. Quant à la proscription des sorciers, elle frappe sans distinction sur tout le monde, prince, esclave ou homme libre, mâle ou femelle.
Dans de telles conjonctures, l’ouganga est toujours très-puissant pour le mal. Son autorité se fortifie à chaque événement de ce genre. C'est donc son intérêt de fomenter l'agitation plutôt que de l’apaiser. Ses conjurations s’accomplissent au milieu du silence et de l'anxiété générale; malheur à celui ou à celle qui l’a offensé, car il a beau jeu pour se venger. Ses décisions s’accordent généralement avec les préventions de la multitude, qui d’avance a pris parti contre le malheureux qu'elle croit possédé de l’aniemêa. Les décisions du docteur sont sans appel, sauf l’épreuve du poison.
L’ouganga est un personnage doué de certains dons éminents, dont les principaux sont d’abord la faculté (très-réelle) d’avaler de fortes doses du poison mboundou, puis le talent (imaginaire) de
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découvrir les sorciers et <ie conférer aux talismans et aux grigris des vertus que ses manipulalions rendent efficaces. Ce personnage jouit donc d’une haute considération dans sa tribu ou dans son village. A son ordre, ou plutôt à son instigation, souvent un village est déplacé; des hommes, des femmes, des enfants sont mis à mort ou réduits en esclavage, des guerres sont entamées ou arrêtées. Je n’ai jamais pu m’édifier sur le point si intéressant de savoir si ces docteurs sont dupes de leurs propres jongleries ; cependant mes observations et quelques épreuves me portent à conclure que c’est ce qui arrive la plupart du temps. J’en ai connu deux ou trois qui étaient de si grands coquins qu'ils ne pouvaient manquer d’être en même temps de grands charlatans; mais la majorité d'entre eux, j’en suis sûr, prend son rôle au sérieux. L’Africain est d’ailleurs d’une nature particulièrement impressionnable. J’ai remarqué que ces docteurs, quand ils étaient à. l’extrémité, mettaient leur mort prochaine sur le compte de quelque méchant sorcier, et appelaient la vengeance sur sa tête. Ils partagent donc les terreurs de leurs dupes; ils ont foi dans leurs propres rêves.
La contrée dans laquelle j’ai voyagé est si magnifiquement dotée sous le rapport des eaux pluviales, qu’elle peut se passer des services de l’ouganga « dispensateur des pluies, » ce membre si important des tribus de l’Afrique méridionale. En revanche, il y a dans plusieurs des tribus du centre d’autres ougangas qui se vantent de savoir suspendre la pluie, et qui, à ce titre, recueillent de grands honneurs, pendant la saison humide. S’ils possédaient en effet le pouvoir qu'ils s’attribuent , combien ils seraient utiles au pauvre voyageur mouillé, qui trouverait au moins un abri dans leur science!
A la veille de toutes les entreprises importantes, le village ou la tribu consulte un docteur qui, après quelques conjurations divinatoires, se dit à même d’en prévoir l’issue; on se guide sur cet oracle.
Il arrive aussi quelquefois qu’un nègre qui n’est pas docteur se frappe do l'idée qu’Obambou (le diable) s’est introduit dans son corps. Les intestins seraient le siège de cette possession. Le possédé se livre alors à mille extravagances; il a des visions, des rêves, et prétend deviner l’avenir, ce qui lui donne, pendant quelque temps, un prestige extraordinaire.