‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 17 sur 247 · LK ROI BANGO · texte numérisé non relu

LK ROI BANGO

coutures, évidemment la défroque de quelque laquais de bonne maison du Portugal ou du Brésil. I.a couronne était du modèle de celles que les acteurs ont l'habitude de porter sur la scène; quand elle était neuve, elle avait bien coûté cinquante francs. Mais sa majesté y avait ajouté tout autour une bande ou un cercle d’or pur qui devait valoir au moins mille francs. 11 était très-fier de cette couronne. Assis sur un sofa, il tenait en main une canne, qui représentait le sceptre royal.

La plupart de ses femmes qui étaient là portaient de la soie ; je fus présenté à la reine ou première femme, une vieille qui n’avait rien d’agréable.

Le roi fit la remarque que le commerce des esclaves n’était plus en voie de prospérité. Il se plaignit des Anglais qui étaient cause de cette stagnation; il avait peur de se trouver, au bout de quelques années, sans pratiques.

Il m’adressa ensuite la parole en français et me dit qu’il avait voyagé au Brésil et aussi en Portugal; qu’il avait vécu deux ans à Lisbonne, et qu’il savait lire le Portugais ; genre de connaissance qui lui avait été fort utile pour ses affaires. On voyait aisément qu’il n’avait pas tiré grand profit de son excursion ; elle n’avait fait qu’ajouter à son ignorance native un étalage d’affectation qu’il prenait pour les belles manières européennes, joint à de fâcheuses habitudes que peut-être il ne connaissait pas auparavant.

Il me dit que le village sur la hauteur était occupé tout entier par sa famille et ses esclaves et que deux cents de ses hommes environ étaient alors dans le pays, occupés sur ses plantations. A mes questions sur le nombre de ses enfants, il répondit qu’il ne le savait pas au juste, mais qu’il en avait au moins six cents, et plus tard en elle! mes observations confirmèrent ce calcul.

Le lendemain matin , le mafouga , cet absurde personnage , sorte de contrefaçon importée du voyage de son royal maître à Lisbonne, descendit à ma demeure pour m’annoncer que le roi viendrait me rendre ma visite dans l’après-midi. F.n conséquence , à deux heures, je disposai tout dans ma petite maison de bambou, et bientôt un grand bruit de tambours m’annonça que le roi Bango s’était mis en route. Aussitôt parut une longue file de peuple, en tête duquel était le roi, porté sur un hamac. J’allai à sa rencontre, et je vis avec surprise

L'AFRIQUE ÊQl'ATORIALK.

qu'il ne pouvait pris se remuer. Je pensai d’abord qu'il était ivre-mort. mais on se hâta de me prévenir qu'il était paralysé du liras et de la jambe gauches, si bien que la moitié de son corps était comme morte. Scs gens l’enlevèrent de son hamac et le placèrent sur un siège que j’avais préparé; là. six de ses femmes l’entourèrent, tenant à la main des éventails. Le reste de sa famille qui était présent se groupa aussi autour de lui. et. au bout de quelques instants, je m’aperçus que toutes les femmes étaient ivres. Sa Majesté, en venant chez moi. s’était arrêtée dans une de ses factoreries d’esclaves, et là, on avait distribué du rhum à tout le cortège. Évidemment, les dames de la cour s'étaient arrangées pour en avoir plus que leur part.

Range était habillé comme la veille, si ce n’est qu’il avait une nouvelle couronne. Je demandai à la voir; il l’Ata; je reconnus que c’était aussi un oripeau de théâtre . mais avec des ornements d'or pour une valeur d’an moins cinq mille francs. Elle contenait aussi des pierres fausses; c'était évidemment, aux yeux de son possesseur, un objet d’un grand prix et d’une grande beauté. Comme je la lui rendais, en lui en faisant compliment. Sa Majesté se mit tout à coup en colère; jamais, me dit-il. personne, Portugais, Anglais, Français, Espagnol, ni Américain, ne lui avait demandé d’ôter sa couronne; j’avais sans doute voulu l’insulter. Je m’excusai sur l’envie bien naturelle que j’avais eue d’examiner de près un objet si magnifique; celle réponse parut le calmer. Il m’apprit qu'il tenait cette couronne d’un célèbre trafiquant d’esclaves de la côte, bien connu sous le nom de don José, qui la lui avait envoyée à titre de cadeau, de la part d’une des plus riches maisons de commerce de Rio-Janeiro avec laquelle il avait fait de belles affaires.

Pendant que nous causions, une des femmes me donnait sournoisement de petits coups de- pied dans les jambes et me lançait des oeillades, manège dont je désirais fort que le roi son mari ne s’aperçût pas , car je ne me souciais guère d’éveiller la jalousie africaine. A la fin de l’entretien, toutes les femmes se mirent à me demander du rhum, ce que je refusai; mais je leur donnai en échange quelques tètes de tabac, et j’offris au roi deux pièces de cotonnade ; ce cadeau le remit en belle humeur, car c’était là qu’il avait voulu en venir ; et après avoir pris quelques rafraîchissements, il sortit de chez moi.

l"N BAL DK COUR.

Ce ne fut pas sans peine que sa lourde masse fut hissée sur le hamac. A son départ, mes gens le saluèrent d’une salve de mousqueterie, qui dut flatter aussi sa vanité.

La nuit suivante, le roi donna un bal en mon honneur. La pièce où j'avais été reçu à ma première visite servait de salle de bal. Quand j'arrivai, un peu après le déclin du jour, je trouvai réunies environ cent cinquante femmes du roi, dont quelques-unes passaient pour les meilleures danseuses du pays. Presque aussitôt les chants commencèrent ; alors un baril de rhum fut roulé dans la salle , et mis en perce. On en donna un verre plein il chacune des femmes ; puis les chants recommencèrent ; les femmes seules prenaient part à cette musique, qui était plaintive et discordante; je ne pouvais pas toujours saisir les paroles, mais en voici un échantillon :

Tant que nous sommes vivants et Bien portants,

Soyons gais, chantons, dansons et rions;

Car après la vie vient la mort ;

Ht alors le corps pourrit, le ver le mange,

El tout est fini pour toujours.

Quand tout le monde eut été bien animé par ces chansons, le roi, qui était assis dans un coin, ayant près de lui quelques-unes de ses favorites, donna le signal de la danse. Aussitôt l’assistance entière se mit il entonner, en battant la mesure, une espèce de refrain pour accompagner le bruit des tam-tams ou des tambours. Alors six femmes se détachèrent pour venir danser au milieu de la salle. Celte danse ne saurait se décrire. Celui qui a vu le fandango espagnol et qui se plairait en imagination U en exagérer au centuple les figures lascives, ne pourrait se faire qu’une idée imparfaite des poses de ces négresses. Atteindre le dernier degré de l’indécence dans leurs attitudes semblait être l’objet de l’émulation de toutes les six. Elles furent relevées plus lard par un groupe de six autres danseuses, et le bal se prolongea ainsi pendant deux heures; alors, grâce au rhum qu’on buvait h discrétion, joint ù l'excitation de la danse et du bruit, toute l’assemblée devint tellement tumultueuse que je songeai à faire retraite; mais le roi ne le permit pas. Lui et tous ses sujets paraissaient se divertir extrêmement.

De nouvelles femmes se présentèrent, une par une celle fois, et dansèrent de leur mieux (ou de leur pire) devant un tribunal de critiques minutieux qui, suivant d’un u>il attentif leurs moindres mouvements, ne manquaient pas d’applaudir, par des murmures de satisfaction bien accentués, à chaque pas qu’ils trouvaient plus licencieux qu’à l’ordinaire. Quand ce fut fini, deux jeunes filles, réellement fort jolies, vinrent en se tenant par la main et dansèrent devant moi. On me dit qu’elles étaient filles du roi, et que sa majesté désirait que je les prisse pour femmes, proposition que je déclinai avec respect, mais avec fermeté.

\ la fin, la salle exhalait un parfum trop fort pour mes nerfs, et comme les réjouissances tournaient de plus en plus au délire, je m’esquivai et je revins me coucher.

I,c lendemain, j’allai visiter les baracons ou parcs aux esclaves. Le cap Lopcz est un grand magasin de noirs; c’était autrefois un des plus considérables de toute la cittc; et j’avais naturellement une vive curiosité de voir comment s’opérait ce trafic.

Je traversai plusieurs villages dispersés dans une plaine d’une grande étendue. Chaque chef de famille a son cantonnement distinct ; les cabanes de ses femmes et de ses esclaves entourent la sienne et forment réellement un petit village. Chacun de ces groupes est dérobé h la vue par les massifs de buissons qui les encadrent, et près de là sont les champs cultivés par les esclaves. Cet usage de disséminer les habitations a pour but de prévenir la destruction qui menaçait des villages plus compactes, lorsqu’ils tombaient aux mains des croiseurs britanniques, dont les efforts tentèrent plus d’une fois de détruire ce nid de la traite des nègres. Un village peut être bombardé et brûlé; mais ces plantations dispersées ne donnent pas de prise.

Le cap Lopez se vante d’avoir deux marchés d’esclaves. J’en visitai un qui est tenu par des Portugais. Vu du dehors, c’était un immense enclos défendu par des palissades de douze pieds de haut, affilées à leur extrémité. Ayant franchi la porte qui restait ouverte, je me trouvai au milieu d’une grande quantité de hangars entourés d’arbres, sous lesquels étaient couchées ci et là, dans différentes postures, assez de créatures pour peupler un grand village d’Afrique.

lin vieux Portugais, qui me parut être malade, vint à moi, me

Page 1