‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 185 sur 247 · HUMEUR VAGABONDE DES BAKAI.AIS · texte numérisé non relu

HUMEUR VAGABONDE DES BAKAI.AIS

Les tribus de l’Afrique occidentale sont étrangement entremêlées, ainsi que le lecteur a pu en juger d'après mes pérégrinations parmi elles. Cela vient de ce que les plus entreprenantes tendent toujours à s'emparer du bord des fleuves, qui sont les grandes routes du pays, pour en chasser les tribus plus faibles, ou plutôt les fractions de tribus. C'est ainsi que surl’Ykoi, des Bakalais ont dû abandonner leurs villages où leur commerce prospérait, par suite de la jalousie furieuse de quelques villages de la même tribu, qui étaient les plus forts et qui voulaient accaparer tout le commerce. Il n’y a nulle part dans ce pays un droit de propriété territoriale reconnu ; si bien qu’une famille quelconque d’une tribu peut prendre possession d'une terre inoccupée ; s’il y a conflit, c’est le droit du plus fort qui décide.

Mais un des traits caractéristiques des Bakalais, celui qui les distingue de toutes les autres tribus auxquelles ils sont mêlés, c’est leur humeur vagabonde. Ils ne restent jamais longtemps en place. Souvent un village bakalai est à peine bâti, et les plantations n’ont pas encore donné de fruit, que déjà les habitants éprouvent l’envie de se transporter ailleurs. Alors ils abandonnent tout, ils ramassent leurs petites provisions, et s’en vont à de grandes distances fonder à grand’ peine un nouvel établissement qu’ils déserteront de même au bout de quelques mois. Cependant il leur arrive quelquefois par hasard de rester un an ou deux, ou même plus, dans le même lieu. C’est ainsi que près des sources du Gabon et de ses affluents, la situation est si favorable au commerce qu’elle les retient à proximité. Mais, dans ce petit cercle même, ils changent de place, avançant ou reculant d'un mille ou deux.

Beaucoup de motifs contribuent à cette humeur errante; la principale . c’est la peur extrême qu’ils ont de la mort. Ils craignent de voir une personne morte. Leurs malades, à moins que ce ne soient des amis bien chers, sont souvent chassés de leurs villages pour aller mourir dans la solitude des forêts. J’ai vu deux exemples de vieillards ainsi expulsés, et je n'ai pu décider personne à recueillir ni à secourir ces malheureux.

Un jour, un vieillard, pauvre et nu, aussi décharné que la mort même et à peine en état de marcher, se traîna jusque dans un village bakalai où je demeurais. En me voyant, le pauvre homme

m L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

me demanda un peu de tabac, sa consolation favorite. Je lui demandai où il allait.

« Je n’en sais rien, me répondit-il.

— D’où venez-vous? »

Il m’indiqua un village à quelques milles de là.

n Y avez-vous des amis?

— Pas un.

— Ni fils, ni fille, ni frère, ni sœur?

— Non.

— Ltcs-vous malade ?

— Oui, c’est pour cela qu'on m’a chassé.

— Qu’espérez-vous donc?

— Mourir. »

Quelques femmes vinrent à lui : elles lui donnèrent de l'eau et un peu d’aliments; mais les hommes, qui lisaient déjà la mort dans ses yeux, le chassèrent. 11 partit tristement, en homme qui connaît sa destinée et qui s’y résigne. Peu de jours après, son pauvre corps chétif fut trouvé dans les bois. Ses épreuves étaient finies.

Quand un homme meurt chez les Bakalais, la stabilité de leur établissement est fort ébranlée du coup. S’il en meurt un second, tout le monde déménage. Ils croient tous que la place est ensorcelée et s'imaginent voir la mort, la mort redoutée, se promenant au milieu d’eux. Alors on fait venir un docteur, qui commence ses incantations, puis quelque pauvre diable est condamné à boire le mboundou. Souvent de malheureuses créatures, qui n’ont pas d’amis, sont accusées, condamnées sur l’heure, et massacrées de sang-froid. Ensuite le village est détruit, les habitants reprennent leurs courses vagabondes et vont élever dans quelque lieu solitaire de nouvelles plantations et une nouvelle demeure.

On dirait que toute leur vie n’est occupée qu’à fuir l’aspect effrayant de la mort. C’est le refrain de leurs tristes chants, c'est le fond de toutes leurs craintes. Ils n’ont certes que bien peu de chose à perdre, et pourtant de tous les peuples que j’ai connus c'est celui qui craint le plus la mort. A cela rien d'étonnant ; après la mort, pour eux il n’y a plus rien.

« La mort, c’est la fin. » — u Nous vivons maintenant, mais tout

ESPRIT QUERELLEUR IIES BAKALAIS. «5

à. l'heure nous mourrons et nous ne serons plus. » — « Il n’existe plus; nous ne le reverrons jamais; nous ne lui serrerons plus la main ; nous ne l’entendrons plus rire. » Tel est matin et soir le refrain plaintif de leurs chants de deuil.

Et en même temps, par une étrange contradiction, ils sont superstitieux jusqu’à l’extravagance. Tout en croyant qu'au delà de celte vie il n’y en a pas d’autre, ils s’imaginent qu’un spectre ou un esprit s'agite dans chaque arbre ou chaque buisson que le vent fait remuer pendant la nuit; et quelquefois, à l’heure du crépuscule, ils sont saisis d’une terreur indéfinissable qui les empêche même de sortir de leurs cabanes.

Une autre cause de crainte pour eux, c’est leur caractère perfide et querelleur. Ils sont constamment en dispute avec leurs voisins. J’ai déjà expliqué leurs singulières idées sur les représailles. J’étais une fois dans un village, lorsque tout à coup j’entendis de grandes lamentations parmi les femmes. Deux d’entre elles avaient été tuées pendant qu’elles étaient tout près de là, dans la crique, occupées à se baigner. Les meurtriers restèrent inconnus pendant plusieurs jours. La consternation régnait dans tout le village.

Bientôt le bruit vint à nos oreilles que ces femmes avaient été tuées par des hommes qui étaient venus d’un village situé à environ cinquante milles. Ce village, qui était en querelle avec un voisin, avait envoyé tuer deux femmes d'un autre village avec qui il n’avait aucun démêlé, afin de se faire un allié du peuple chez qui on frappait ainsi deux personnes. Tel est le singulier système d’alliance qui paraît adopté par la plupart des tribus.

La plupart de leurs querelles, ou palabres, s'élèvent à propos des femmes. La polygamie règne partout. La chasteté des femmes n’est appréciée que comme valeur mercantile. Les femmes ont beaucoup de liberté et un grand esprit d’intrigue, d’où il suit qu’une femme fidèle est chose inconnue.

Quand un homme est surpris en adultère et qu’il se voit menacé de vengeance ou d’une forte amende, il tâche de se sauver dans un village voisin, et, comme ce serait un déshonneur de livrer un fugitif, il peut gagner en sûreté son asile; le voilà tranquille pendant quelque temps. Alors commence une querelle , suivie bientôt de quelque

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meurtre; puis, le curieux procédé qu'on emploie pour se faire des alliés engendre de nouveaux meurtres et des représailles, si bien qu'en peH de jours une grande étendue de pays se trouve englobée dans les hostilités; et les batailles et les assassinats se renouvellent jusqu'à ce qu’on ait presque détruit quelques villages, et que d'autres se soient déplacés pour aller se mêler à de nouveaux conflits.

Quand la guerre s’est réellement déchaînée dans un pays, il n'y a plus ni repos ni sûreté pour qui que ce soit. Homme ou femme, de jour ou de nuit, personne ne peut plus faire un pas, n’importe de quel côté, sans courir risque de la mort. On se dresse des embûches d’un village à l’autre. On ajuste les gens à travers les joints des écorces d’arbre dont les maisons sont faites, et on tue les personnes endormies. On a recours aux ruses de guerre les plus déloyales ; plus l’attaque est perfide et la trahison raffinée, plus elles procurent de gloire au ténébreux assaillant. En temps de guerre, on n’allume pas de feu après le coucher du soleil; ce serait éclairer les entreprises de l’ennemi. Les habitants gardent un profond silence, de peur que leur voix ne trahisse le lieu où ils se tiennent. Les hommes n’osent aller à la chasse, ni les femmes et les esclaves aux plantations, de sorte que tout le monde est réduit à une espèce de famine. Cette situation dure quelquefois des mois entiers. A la fin, le pays est tout dépeuplé; ceux qui ont survécu abandonnent leurs villages, et tout cela peut-être parce qu’un homme s’est sauvé d’un village dans un autre, et a refusé la satisfaction qu'on exigeait de lui.

Sur les bords du Rembo, près d’Ovcnga, j’ai trouvé des Bakalais qui s’étaient entendus pour régler leurs querelles par arbitrage. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que ce règlement était passé en habitude. Mais j’ai découvert que Quenguéza, qui est maître de tout ce pays et qui sait lui imposer ses volontés, avait la main dans cette révolution salutaire. Il voudrait empêcher ses sujets de se battre; car il a très-bien compris que le commerce et la guerre sont incompatibles. Or, quoique ce commerce soit insignifiant à notre point de vue, il a beaucoup d’importance au sien. ,

Pendant que j’étais chez Obindji, les chefs bakalais et le peuple , au nombre de plusieurs centaines de personnes, se rassemblèrent pour avoir justice de l’endé, le frère d’Obindji, qu’on accusait d’avoir volé

EXTÉRIEUR DES BAKALAIS. «7

les ossements d’un mort pour en faire un fétiche, lequel fétiche était destiné à ruiner le commerce de tel ou tel village. I.a palabre s'annoncait avec violence, et je crois que si Quenguéz.a n’eût pas été sur les lieux, elle ne se serait pas terminée sans effusion de sang. Pendé nia les faits dont on l'accusait, et je ne puis croire, que sa justification, une fois la première effervescence calmée, trouvât un seul incrédule. Néanmoins. pour obtenir la paix, le pauvre diable fut obligé de donner un esclave à chacun des trois chefs qui l’avaient accusé.

Les Bakalais sont de taille moyenne. Les hommes sont pour la plupart bien faits, quelques-uns seulement sont de petite stature; j’ai vu parmi eux de fort beaux types de l'espèce humaine. Ils ne sont pas très-noirs; mais ils ont les traits caractéristiques du nègre. Leur vigueur musculaire n’est pas très-remarquable , ce que j'attribue surtout Ji leur chétive alimentation , mais ils ont la force de supporter les privations et la fatigue . et font ainsi d’admirables chasseurs. Si l’on considère leurs superstitions de toute sorte, jointes A leur faiblesse comme tireurs, on reconnaîtra combien il leur faut de bravoure à la chasse.

La population n’est pas nombreuse dans les villages ; aussi chaque naissance est-elle saluée avec joie, et comme les filles d’un autre côté sont achetées en mariage et ont une valeur appréciable , elles sont autant prisées que les garçons qui deviennent des chasseurs et des guerriers.

I.es Bakalais n’ont pas beaucoup d’esclaves. Les demandes incessantes des trafiquants blancs de la côte, et le besoin qu’ils ont eux-mêmes des denrées européennes, les poussent A vendre la plupart des esclaves qu'ils peuvent se procurer chez les tribus voisines du littoral.

Leur costume est très-léger. Partout où ils peuvent se procurer des marchandises américaines ou européennes, ils les recherchent tellement, sans doute A cause de leur rareté, qu’un Bakalai portera pendant des mois un sale chiffon de coton imprimé, sans le laver, plutôt que de le jeter de côté pour prendre un bon pagne d'une étoffe du pays. Les femmes ont une passion désordonnée pour les perles européennes, et portent aussi des anneaux de cuivre nu de fer. Le pagne des hommes est fait avec des plantes textiles et

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