‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 187 sur 247 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Départ pour l'intérieur. — Assemblée du peuple. — Allocution de Rampano. — Je suis nommé Makaga. — (.'sage de la quinine. — Maladie d’un ami. — (Inc mort à Gotimbi. — Sorcellerie; moyens de la découvrir. — Grande exaltation. — Terrible tragédie. — Trois victimes. — Les accusations. — La coupe do poison. — L'exécution . — Visite d’Adoiirna. — Les docteurs sont-ils sincères? — Navigation. — Chasse au manga. — Un docteur do rnaugas. — L'hospitalité d'un débiteur. — Querlaouen. — Un drame africain. — Combat sur la rivière. — Voyage au pays des Ashiras. — La plaine des Ashira*. — Point de vue magnifique.

Enfin je me trouvai prêt à recommencer mes excursions. Ma santé était rétablie, l'ardeur m'était revenue, et je brillais de visiter des contrées nouvelles.

T.e 10 octobre 1858, je me décidai à partir sans Quenguéza, qui était encore trop faible pour se mettre en roule.

Rampano et ses sujets m'avaient conjuré de ne pas partir, Quand le vieux roi vit mes préparatifs terminés, il convoqua une grande assemblée à laquelle j’assistai , et dont le principal but était de m’engager à ne pas m’aventurer dans l’intérieur.

Mon vieil ami Rampano avait réellement de graves inquiétudes pour ma sûreté. Il m'adressa une allocution: il m’apprit que les gens de l’intérieur, suivant les rapports qui lui étaient parvenus, avaient l’intention de s'emparer de moi et de me tuer pour se faire un fétiche de mes cheveux. Ces gens-lii possédaient déjà beaucoup de fétiches et voulaient, à ce qu’il paraissait, compléter leur collection.

Je répondis que je n’avais pas peur d’eux, que déjà j’étais revenu sain et sauf de mes excursions lointaines, et que cette fois encore je mettais ma confiance en Dieu.

Il répliqua : « Nous vous aimons, vous êtes notre langani; ce que vous nous dites de faire, nous le faisons; quand vous nous dites que quelque chose est mal, nous ne le faisons pas. Nous prenons

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soin de votre maison, de vos chèvres, de vos poules, de vos perroquets, de vos singes. Vous ôtes le premier homme blanc qui se soit établi chez nous; vrai, nous vous aimons. »

Ht le peuple reprenait en chœur : « Oui, nous l’aimons; c’est notre homme blanc, et nous n’en avons pas d’autre. »

Puis le roi ajouta ; « Nous savons que votre écriture parle; écrivez donc une lettre qui prouve h vos amis que. si vous ne revenez pas, ce n’aura pas été de notre faute. »

Suivait une multitude d'objections contre mon départ, auvquelles je fus obligé de répondre catégoriquement.

Il leur fallut enfin se résigner. Alors ils s’écrièrent avec un accent de surprise : « Ottangani angani! (ô blanc des blancs!) comment se fait-il que vous n’ayez peur de rien? Votre Dieu vous a donné le cœur d’un léopard! vous êtes né sans crainte! »

Plus d'un an auparavant les Commis m'avaient donné le titre de makaga , nom honorable qui ne peut être porté que par un seul homme à la fois, c'cst-k-dire par le chasseur le plus brave et le plus habile de la tribu. Les fonctions du makaga consistent h se mettre à la tête des affaires, dans les grandes extrémités : par exemple, si un homme a tué quelqu'un du village et que les gens chez qui le meurtrier s’est enfui refusent de le livrer (ce qui arrive presque toujours, car il y a déshonneur pour un peuple à. rendre un fugitif), le devoir du makaga est de rassembler les meilleurs guerriers, de les conduire contre le village qui protège le meurtrier, d'en détruire les maisons et d'en exterminer les habitants. Il est remarquable que, dans tout le pays de Camma, le meurtre d’un homme libre doit s’expier par la mort du meurtrier. Mon titre n’était guère qu’honorifique, car ces gens-là ne m'auraient jamais pris pour exécuteur de leur justice.

Enfin, Rampano me donna seize hommes pour m’accompagner jusqu’à Coumbi, d’où je devais repartir sous l’escorte de Quenguéza. Makonday, le petit camarade qui m’avait suivi dans ma dernière expédition et qui s’y était si vaillamment comporté, me demanda à faire partie de celle-ci, et j’y consentis avec joie. C’est un brave garçon, très-intelligent, qui a toujours beaucoup contribué h mon bien-être par les soins qu’il donnait ii mon café et k d’autres détails domestiques.

TKAITlîMItNT D'UN MAI. A OR. 4»

Quenguéza, qui no pouvait m'accompagner, envoya l'ordre à son père, qui régnait à sa place à (îoumbi. de me fournir l’escorte dont j’avais besoin et de me procurer tout l’appui possible, aussi loin que ma sûreté le réclamerait. Il désignait nommément Adouma comme le chef de la petite troupe qui devait m’accompagner chez les Ashiras.

Quand tout fut prêt, il ne restait plus qu’à prendre un congé formel, suivant la coutume africaine. Les sujets de Quenguéza, ceux de Rampano et mes hommes se rassemblèrent en présence du vieux roi qui me fit solennellement ses adieux en prenant mes deux mains dans les siennes et en les frappant à la manière du pays, puis il me dit : « Partez sain et sauf et revenez de même. »

On était au mois d'octobre, en pleine saison pluvieuse, et ce moment n’est pas favorable pour voyager; mais c’est, je crois, le plus sain; du reste, on n’a guère le choix. Outre mes provisions j’emportais un peu de vin et d’eau-de-vie pour me réconforter pendant les nuits pluvieuses, et une bonne quantité de quinine, article indispensable . sans lequel aucun voyageur ne peut se risquer dans l’Afrique occidentale.

Nous arrivâmes à Goumbi le 13, après avoir essuyé deux trèsforts orages. Les habitants nous demandèrent tout de suite des nouvelles de leur roi, qui, étant parti de chez eux bien portant, devait, suivant eux, revenir de môme.

On me pria de venir visiter un de mes anciens amis, nommé Mpomo, qui était gravement malade. On avait passé la nuit à battre du tam-tam autour de son lit, pour chasser le méchant esprit. Je vis tout de suite qu’il n’y avait ni tam-tam ni médecine qui pût guérir le malheureux. Le voile de la mort était déjà sur ses yeux; j’élais sûr qu’il n’irait pas jusqu'à la nuit suivante. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main en signe de bienvenue, et me dit d’une voix faible : » Chally, sauvez-moi . car je me meurs. »

Il était entouré de plusieurs centaines de personnes, toutes émues jusqu’aux larmes de son état pitoyable.

Je lui expliquai que je n’avais pas le pouvoir de le sauver, que ma vie et la sienne étaient également entre les mains de Dieu, et qu’il devait recommander à la fois son corps et son âme à ce Dieu toutpuissant. Mais Mpomo et tous ceux qui l'entouraient étaient con-

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