DÉSIGNATION DES VICTIMES. U
On la conduisit aussi au bord du (leuve, niais sans la garrotter, et là elle se soumit a tout, sans chercher à fléchir scs bourreaux par une larme ou par une prière.
Puis, pour la troisième fois, un grand silence régna dans le village; pour la troisième fois aussi, la voix du docteur le rompit ;
« Il y a une femme avec six enfants ; elle vit sur la plantation du côté du soleil levant; elle a aussi ensorcelé Mpomo. «
De nouvelles clameurs s’élevèrent, et, quelques minutes après, on traînait encore sur la rive une des femmes esclaves de Quenguéza, une excellente créature, fort estimée, que je connaissais déjà.
Le devin alors s’approcha, suivi de la foule, et de sa voix sinistre il énonça l’accusation qui pesait sur chacune des trois femmes. La première, Okandaga. avait, dit-il, quelques semaines auparavant, demandé du sel h Mpomo, dont elle était la parente ; mais le sel était rare et Mpomo lui en avait refusé. Alors elle lui avait tenu de mauvais propos, et par un maléfice elle l'avait fait mourir.
Quant à la nièce de Quenguéza , elle était stérile, et Mpomo avait des enfants. Elle lui portait envie ; voilà pourquoi elle l'avait ensorcelé.
Enfin, l’esclave de Quenguéza avait demandé à Mpomo un miroir qu'il lui avait refusé. Elle l’avait fait périr par vengeance.
A chacune de ces accusations le peuple éclatait en imprécations sauvages. Les parents mêmes des malheureuses victimes étaient obligés d’y prendre part. Chacun rivalisait de violence avec son voisin, car chacun craignait que sa froideur, dans cette exaltation générale, ne fut remarquée et ne l’exposât au même sort.
Quelques instants après, les trois femmes furent mises dans une grande pirogue, avec le docteur, les exécuteurs et quelques hommes. Tous étaient armés.
On battit le tam-tam, et l’on prépara le poison. C’était Quabi, le frère aîné de Mpomo, qui tenait la coupe. A cette vue, la pauvre Okadanga se mit à pousser des cris aigus, et l’on vit pâlir la nièce de Quenguéza elle-même ; car sur ces visages noirs la pâleur est quelquefois visible. Trois autres pirogues entouraient celle qui portait les victimes ; elles étaient remplies de gens armés.
Le breuvage empoisonné fut présenté d’abord à la vieille esclave, puis à la nièce royale, et enfin à Okandaga. Pendant qu’elles buvaient,
iis L'A FRI I1U 11 f.Ql'ATORIALK.
la foule criait : « Si ce sont des sorcières, que le mboundou les lue ! Si elles soûl innocentes, que le mboundou ne leur fasse pas de mal ! »
Je n'ai vu de ma vie une scène d’une anxiété plus profonde. Quoique l'horreur me glaçât le sang, mes yeux étaient cloués sur ce spectacle. Un silence de mort le dominait. Tout à coup, l'esclave tomba. Elle n'avait pas touché le fond du bateau, que déjà, sa tète était tranchée par une douzaine de coutelas.
Vint le tour de la nièce de Quenguéza. En un instant sa tête fut aussi abattue, et son sang rougit les eaux du fleuve.
Pendant ce temps, la pauvre Okandaga chancelait, et se débattait contre les atteintes du poison : vains efforts ! Elle tomba aussi, et sa tète roula auprès des autres.
Dès ce moment, tout ne fut plus que confusion et coups de haches assenés à l'cnvi et péle-mêle ; en moins de temps que je ne puis dire, les trois corps, coupés en mille morceaux, furent jetés dans le fleuve et disparurent.
Cela fait, la foule se dispersa ; chacun rentra chez soi, et pendant le reste du jour un silence absolu régna dans tout le village. Quelquesuns de ces êtres grossiers voyaient avec effroi diminuer la population de leur tribu déjà presque éteinte. Ils se comptaient après ce nouveau sacrifice, et la crainte de la mort envahissait leur esprit. Dans la soirée, le pauvre Adouma vint me trouver en secret pour épancher dans mon cœur l'affliction du sien. Lui aussi, il avait été forcé de prendre part à cotte horrible scène. Il n’avait pas osé refuser de se joindre aux imprécations lancées de tous côtés sur sa malheureuse sœur. Il n’osait pas non plus porter le deuil de celle dont le crime avait été si hautement proclamé.
Je le consolai du mieux que je pus. Je lui parlai du vrai Dieu, qui réprouvait les monstrueuses cruautés dont nous venions d’être témoins. « O Chally, me dit-il enfin, quand vous retournerez dans votre pays lointain, dites qu’on nous envoie des hommes pour nous enseigner à nous autres, pauvres gens, ce que vous dites sortir de la bouche de Dieu! » Il voulait parler de la Bible. Je le lui promis, et maintenant je tiens parole.
J’ai souvent essayé de sonder les secrètes pensées des docteurs ou faiseurs de miracles que l'on rencontre chez tous ces peuples ; ils
INVOCATION A M.OGO.
manient si habilement les superstitions populaires, qu’il est presque impossible d’admettre qu’ils soient réellement dupes d'eux-mômes, et cependant il est certain que la plupart d’entre eux ont foi à ces mêmes superstitions. Il est à croire, néanmoins, qu'ils ne s'en laissent pas imposer au même degré que le vulgaire; car ce sont en même temps des imposteurs éhontés. Ils vont partout couverts de talismans, pour rehausser leur importance. Ils racontent les songes les plus merveilleux et mille visions surnaturelles qui, certainement, n’ont pris naissance que dans leur propre cerveau. Ils pratiquent toute sorte de fraudes, et, lorsqu'ils lancent contre quelqu'un une accusation de sorcellerie, il est impossible de supposer qu’ils soient eux- mêmes abusés par les fables qu’ils inventent. Je dois dire d’ailleurs qu’en général le sentiment populaire leur désigne plusieurs mois d’avance les gens soupçonnés de sorcellerie. Pour moi, je ne les ai jamais trouvés très-bienveillants à mon égard, ni disposés ii m’accorder ou me contester quoi que ce fût. La seule chose que je puisse affirmer en ce qui les concerne, c’est qu’ils avalent de grandes quantités de mboundou sans en être incommodés; c'est pour eux une grande source d’autorité près du peuple. J’ai supposé d'abord qu'ils avaient quelque contre-poison; mais, malgré mes recherches et mes questions réitérées, je n’ai jamais pu en découvrir le moindre indice.
Avant mon départ de Goumbo, les sujets do Qucnguéza firent de grands efforts pour connaître les causes de la maladie de leur roi. Quenguéza leur avait envoyé l’ordre de consulter llogo, un esprit qui est censé habiter dans la lune. C’est une curieuse cérémonie. On attend naturellement que la lune soit pleine. Le soir k peine venu, les femmes du village se rassemblèrent devant la demeure de Quenguéza , et entonnèrent des chants en l’honneur d’Ilogo , l’esprit d'Ogouayli, ou de la lune, dont le nom fut souvent répété. Une d'elles, placée au milieu du cercle qu’elles formaient et chantant avec ses compagnes, tenait ses yeux constamment fixés sur la lune, attendant que l’esprit l'inspirât et lui dictât des prophéties.
Deux femmes se succédèrent k ce poste sans recevoir l'inspiration. Une troisième se présenta : c’était une petite femme sèche et nerveuse. Dès qu’elle fut assise par terre, les chants redoublèrent de vivacité, et l’animation des assistants devint extrême. On battit du
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tam-tam ; la foule se mit à pousser des cris sauvages. La femme, qui, tout en chantant avec énergie, ne cessait de contempler la lune, commença h trembler de tous ses membres; ses nerfs se contractèrent, son visage se décomposa, ses muscles se roidirent, et elle tomba enfin par terre privée de sentiment.
L’exaltation était à son comble, et le tapage horrible. Les chants en l’honneur d’Ilogo ne furent pas interrompus un seul instant. Les paroles n’étaient guère variées, et en voici à peu près le sens :
Ilogo, nous l'invoquons I
Dis-nous qui a ensorcelé lo roi I
Ilogo, nous t’invoquons I
Que devons-nous faire pour guérir lo roi?
Les foréls t'appartiennent, Ilogo!
Les rivières t’appartiennent, Ilogo!
La lune t’appartient!
O lune! è tunel ô lune!
Tu es la demeure d’Ilogo!
Le roi mourra-t-il? ô Ilogo!
O Ilogo! 6 lunel i lunel
Ces mots étaient répétés sans relâche et presque sans variation. On supposait que la femme, pendant son évanouissement, avait vu ce qui se passait dans le monde d’Ilogo et quelle pourrait en rendre compte lorsqu’elle reviendrait à elle. Quand elle reprit ses sens, au bout d’une demi-heure, elle paraissait très-abattue. Elle attesta, en effet, qu’elle avait vu Ilogo, qu’il lui avait dit que Quenguéza n’était pas ensorcelé, que le roi serait guéri par un remède extrait d’une certaine plante, etc. Je suis convaincu que cette femme croyait ce qu’elle disait, ainsi que tous ceux qui l’écoutaient. Curieux exemple de la puissance de l'imagination combinée avec une sorte de surexcitation physique!
J’aurais dû dire plus tét que, pendant notre navigation sur le fleuve, un peu au-dessus de Biagano, nous avions eu à livrer bataille. La troupe qui montait une de mes pirogues s’était prise de querelle avec une autre pirogue des villages riverains , et tout de suite on en était venu aux mains. Le bruit était assourdissant, et les terribles coups que l’on se portait des deux parts témoignaient de la grande supériorité de l’épaisseur des crânes africains. L’arme dont on se
UN COMBAT SUK I.K KI.KUVE.
servait était une espèce de bâton d’un bois dur et lourd, que l’on appelle tongo. C’est un instrument incommode qui a sept pieds do long et un pouce de diamètre à peu près. Un des deux bouts est plus lourd que l’autre, et taillé de façon à faire de sérieuses blessures. J’ai remarqué, au plus fort du combat, que tous les tongos étaient couverts de sang et de laine. Je suis sûr qu’un seul coup de tongo aurait suffi pour casser la tète d'un homme blanc. La longueur de cette arme la rend difficile à manier et d’un effet incertain; mais le nègre, en général, n’aime pas à approcher son ennemi de trop près.
Quand nous eûmes bien battu les assaillants, ils se retirèrent poursuivis par les chansons injurieuses de notre troupe toute fière de sa victoire. Les injures sont le fort du nègre, c’est son bonheur; mes drôles ajustaient leurs grossiers quolibets sur un air impromptu de leur façon.
« Votre chef a une jambe d’éléphant ! chantait l’un.
— Oh ! ripostait l’autre, son frère aîné a le cou d'un boeuf sauvage !
— Vos femmes sont sales et laides!
— Vous n'avez pas & manger dans votre village, pauvres diables! oh ! oh ! »
Ut ils continuaient ainsi à jeter le ridicule sur leur ennemi déconfit. Bien ne pique un nègre plus vivement que le ridicule ; j'imagine qu’au retour de mes hommes on leur aura fait payer cher ces lourdes plaisanteries, car leurs paroles avaient pénétré plus profondément que leurs coups.
Le 21, je renvoyai chez eux les gens de Biagano, et le lendemain je partis pour le village d’Obindji et pour les pays reculés de l’intérieur avec trente-cinq hommes de Gouinbi, que je plaçai sous la direction d’Adouma. Les hommes étaient engagés à raison de trente francs environ de marchandises chacun. Quant à Adouina, je promis seulement de le rendre content, ce qui voulait dire que je le payerais bien.
J'étais bien aise d’emmener le pauvre Adouma, non-seulement pour le distraire, mais aussi pour le dérober, pendant quelque temps au moins, au destin de sa sœur. Ces tribus croient que la sorcellerie est héréditaire et se transmet de génération en génération dans eer-
iSS L'AKHIQUK ÊyUATOKI ALK.
taines familles. Quelques-uns des ancêtres d'Adouma avaient péri h. differentes époques, victimes de l’accusation sous laquelle sa sœur venait de succomber, et le pauvre diable me faisait l’effet d'être prédestiné à une mort pareille, la première fois qu’il y aurait un sorcier à découvrir.
Tant que je demeurai dans le village, je refusai d’adresser la parole aux gens qui avaient pris une part active au meurtre des trois femmes. Tout confus de voir que je ne faisais aucune attention à eux, ils essayaient de m’exprimer leurs regrets, mais je ne voulais pas même les écouter. Je tenais à leur montrer toute l’horreur (pie m’inspirait leur conduite, et à réaliser la menace que je leur avais faite de n'avoir plus rien de commun avec eux.
Cette fois, pendant que j’étais a Goumbi, je remarquai que les habitants ne se souciaient pas de boire l'eau de leur fleuve, répugnance que j'ai trouvée chez toutes les populations riveraines des grands cours d'eau. Ces femmes vont chercher de l’eau aux sources et aux ruisseaux , souvent à de grandes distances. On s’explique qu'ils aient horreur de boire les eaux où sont jetés les corps des esclaves morts et ceux des sorciers décapités.
Le 22. nous partîmes enfin. Mon bagage était si lourd que j’eus besoin de plusieurs pirogues. J’avais en effet, outre mes munitions de chasse, une pacotille de perles, de tabac, de calicot, de miroirs, de limes, de pierres à fusil, etc. Quelques-uns de mes hommes avaient, cette fois, des noms assez baroques : Gooloo-Gani, Biambia, Agambié- Mù, Jombai, Manda, Ahondogo.
Nous quittâmes les rives de Goumbi sans que les chants ordinaires saluassent notre départ. A peine une parole fut-elle échangée. La mort récente de Mpomo interdisait toute espèce de chants. D’ailleurs, nous allions explorer une région inconnue qui inspirait d’avance quelque terreur aux nègres.
La journée fut très-chaude, et vers le soir nous fûmes assaillis par un très-fort orage. Je fus heureux, au coucher du soleil, de pouvoir gagner le village d’Acaca, où mon ami Acoundié m’offrit une demeure commode. Je me laissai persuader de rester un jour dans cet endroit, pour aller à la chasse du manga, une espèce de lamentin, dont ce peuple aime passionnément la chair.