‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 190 sur 247 · CHASSE AC MANGA. 4S · texte numérisé non relu

CHASSE AC MANGA. 4S

Nous avons passé, pendant la journée, devant l'oloumi, cet arbre que la superstition a consacré; IA, mes hommes avaient fortifié leur courage par de curieuses cérémonies ; ils avaient débarqué pour détacher de l’arbre des bandes d’écorce qu’ils avaient, fait bouillir dans de l’eau; puis, avec celte eau, ils s’étaient lavé tout le corps. Ils croyaient ainsi assurer le succès de leur expédition et se ménager d’heureuses chances de spéculations chez les Ashiras, où ils espéraient se faire confier des esclaves, de l’ivoire, ou* des étoffes du pays pour vendre sur la côte.

Ia; matin qui suivit notre arrivée à Acaca, nous nous embarquâmes sur de petites pirogues, très-plates, construites exprès pour le genre de chasse qui nous réunissait. Un docteur était dos nôtres. Nous entrâmes dans la Niembai. dont le fond est tapissé d’herbes; c’est là que se tient le manga. Notre bateau s'abrita sous les roseaux qui bordent la rive. Le docteur prit dans sa poche une poignée d'une certaine poudre, et alla la répandre dans l'eau ; puis il revint se cacher avec nous derrière les roseaux. Presque aussitôt, pendant que nous gardions un profond silence, un gros animal parut à la surface de l'eau, et se mit à happer goulûment la poudre éparpillée. Une pirogue se détacha vite pour aller le surprendre, et, dès qu’elle fut à portée, elle lui lança un harpon auquel était attachée une longue corde. T/animal plongea tout de suite, mais quelques minutes après il revint à la surface, se débattit un peu et mourut. On fit alors avancer une pirogue vide que l'on renversa, on y plaça le corps de l'animal et l'on revint au village.

Avant que la bêle fût dépecée, le docteur accomplit quelques cérémonies auxquelles je ne pus assister, personne n’étant admis à ces rites préparatoires.

Ce manga ést une curieuse espèce de lamentin. On le trouve dans le Nazareth, dans le Mcxias, dans le l''ernand-Vaz, dans la Npoulounay, l’Ogohay, le Rembo-Niembai et l’Ovenga, et aussi dans le lac d’Anengue.

Il fréquente les endroits des fleuves où les eaux sont ordinairement tranquilles et le courant peu rapide. Il se nourrit des feuilles de certains arbres qui croissent au bord de ces cours d’eau, ou des herbes qui en tapissent, le fond. Pendant la saison des pluies.

Vis LAKHIQL'l: ÉQUATORIALE.

quand la quantité d’eau douce qui se déverse de l’intérieur empêche l'eau de mer de se mêler au courant des rivières, ces lamentins se rencontrent à quelques kilomètres seulement de leur embouchure; mais pendant la saison sèche, cette quantité d’eau étant moindre, le manga remonte plus haut; car il ne vit pas dans les eaux saumâtres.

Pensant que peut-être cet animal était une nouvelle espèce, j’ai proposé de le nommer manatée oweni; mais il se peut que ce soit la même espèce que le manatée vagelie (Owen) des rivières de l’Afrique centrale, si même celle-là est réellement différente du manatée senegalensis (Cuvier) . Il serait à désirer que des voyageurs visitant ces parages pussent donner une description détaillée de ces deux lamentins.

Cet animal est très-gras; sa peau est de couleur plombée, elle est lisse, très-épaisse, semée de poils isolés, ou plutôt de soies, d’un demi-pouce à un pouce de longueur. Ses yeux sont très-petits ; les courtes pattes qui lui servent de nageoires n'ont pas d’ongles; le sujet que nous avions tué avait dix pieds de long; sa circonférence était énorme, mais il ne me fut pas possible de la mesurer.

Toute la population était enchantée. La bête pesait près de quinze cents livres; il fallut dix-huit hommes pour la tirer à terre. C’est une viande délicieuse qui tient un peu du porc; mais la fibre en est plus délicate, et la saveur plus douce. On passa toute la nuit à la fumer. Le docteur triomphait de son succès et sç faisait beaucoup valoir auprès de moi. Je n’ai pas pu découvrir de quoi sa poudre était composée; ce qu’il y a de sur, c’est qu'elle est très-clficace.

Le 2û. nous parûmes pour l’intérieur. Quand nous fûmes arrivés h Mpopo, je m’aperçus que mes hommes ne pouvaient pas porter tout mon bagage. Il fallait en engager d’autres. Le chef pria ses femmes de me fournir quelques esclaves, mais elles en demandèrent un prix si élevé que je fus obligé d’y renoncer. Il est curieux de voir combien, en ce pays-là. un mari se mêle peu de ce qui appartient à ses femmes, quoique ce soit lui-même qui leur ait tout donné. Iæs femmes maintiennent scrupuleusement leurs droits, et. tant qu’elles fournissent des aliments à leur mari , tant qu’elles lui procurent le bien-être . elles sont, sous beaucoup de rapports, indépendantes de l’homme.

Le 26, j'arrivai au village d’Obindji ; le vieux chef fut enchanté de me revoir. Je trouvai là quelques Ashiras et deux Hakalais qui me

TRISTE FIN DE QüERLAOUEN. 155

complétèrent une troupe de trente-deux hommes, en remplaçant une partie de ceux qui étaient restés en route, ce qui me permit de poursuivre mon voyage.

Un des Ashiras était dans ce village depuis la dernière fois que j’y avais passé. Il avait amené un esclave qu'il avait vendu à Obindji, et dès longtemps déjà il attendait son payement; il aurait pu l’attendre un an ou deux de plus, si je n’étais pas arrivé, et je crois qu’il en aurait pris fort aisément son parti. Le créancier, en pareil cas, vit aux dépens de son débiteur. Okendjo était nourri par les femmes d'Obindji. De plus, pour l'égayer et lui faire prendre patience, Obindji lui avait donné une de ses propres épouses, coutume hospitalière que tout Africain de ces régions est tenu de pratiquer à l'égard des étrangers. Dans chaque village que j’ai visité, le chef a toujours mis à ma disposition une partie et quelquefois la totalité de son harem. Le temps n’avait aucun prix pour Okendjo ; il se trouvait dans un village aussi agréable qu’aucun autre de son pays; il devait être payé, un jour ou l’autre; sa vie s’écoulait donc fort doucement chez Obindji.

Quand il connut le but de mon voyage, il fut frappé de l’avantage qu’il y aurait pour lui A introduire auprès de son roi le premier homme blanc qui eût paru dans la contrée, et de la gloire immortelle qui lui en reviendrait. J’étais fort aise de me l'attacher; c’était un nègre fort intelligent.

La veille, en approchant du village d’Obindji, je m'étais arrêté à la plantation de mon vieil ami Querlaouen. J’avais débarqué IA pour souhaiter un bonjour amical A ce bon vieil Africain, A sa femme et A ses enfants; mais, hélas! je ne trouvai plus ni maison, ni plantation; la place était déserte. Il n’y avait qu'une jungle épaisse où j’avais vu autrefois sa petite clairière, et je revins sur mes pas tout désappointé, le cœur plein de tristes pressentiments. Je rencontrai, au bord de la rivière, un Bakalai qui me raconta la catastrophe du pauvre Querlaouen. Quelques mois auparavant le vieux chasseur s’était mis A la poursuite d’un éléphant. Un esclave qui le suivait A quelque distance entendit la détonation d'un fusil, puis, ne voyant pas revenir son maître, il alla A sa recherche. Il le trouva dans la forêt, mort et foulé aux pieds par l’animal, au point de n’êlre plus qu’une masse informe. L’éléphant, blessé mortellement, avait retrouvé assez de force pour

iS« L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

se ruer sur son ennemi et le tuer. On rapporta le corps au village et on l’enterra. Ici nous retombons dans les diaboliques superstitions des Africains. Cette famille avait toujours vécu unie et tous ses membres se chérissaient mutuellement, ce qui n'empêcha pas le peuple de déclarer que le frère de Querlaouen l’avait ensorcelé, et qu’il avait ainsi causé sa mort. Le frère eut à subir l’épreuve du poison et mourut. Les femmes et les enfants allèrent vivre chez les nouveaux maîtres que leur donnait la loi de succession, et se trouvèrent dispersés dans différents villages. C’est aiiyd qu’il me fut impossible de m’acquitter de la dette de reconnaissance que j’avais contractée envers cette famille.

Le 27, nous fûmes réveillés de grand matin par la voix d'Obindji, qui recommandait à Okendjo d’avoir grand soin de son homme blanc et de veiller h ce qu’il ne lui arrivât aucun mal. On fut bien vite en route; il fallut d’abord suivre l'Ofoubou pendant trois milles et demi, puis couper directement à l’est; enfin, après une demi-heure de voyage à. travers un fonds marécageux qui borde la rivière, nous nous arrêtâmes au pied d’une chaîne de montagnes, le long desquelles on parvient sur le territoire des Ashiras. Trois hourras de joie partirent de notre troupe, à l’idée de pénétrer bientôt dans ces contrées inconnues.

Vers cinq heures du soir, lorsque notre camp fut dressé, nous avions déjà fait près de vingt milles en droite ligne; le pays était montagneux, escarpé, et boisé de grands arbres. De place en place gisaient sur le sol des quartiers de rocs agglomérés, comme j’en avais remarqué lors de mon voyage chez les Fans; seulement, ici les blocs de quartz étaient en plus grand nombre. Des cours d’eau pure comme le cristal descendaient de tous les côtés, sautant par-dessus les rochers, retombant en cascades écumeuses, ou coulant à leurs pieds avec un doux murmure sur un lit de cailloux : double image qui me rappelait délicieusement les torrents et les ruisseaux poissonneux de mon pays.

Celte nuit-là il n’v eut pas d’orage, et ce fut fort heureux pour nous, car. au moment de camper, nous étions trop fatigués pour nous construire des abris. Jusqu’alors, pas une nuit ne s'était passée, depuis que nous avions quitté Biagano, sans que nous eussions à lutter

(illANDES ESPERANCES DK MES HOMMES. VIT

contre une <le ces violentes lournades mêlées de pluie qui sont particulières à cette saison. Plusieurs fois même elles nous avaient surpris pendant le jour.

Notre camp était très-animé; nos hommes, donnant libre carrière à leur imagination, se réjouissaient d’avance du grand commerce d’esclaves et d’ivoire qu’ils allaient faire. Ce sujet épuisé, ils se firent fête des aimables femmes qu'ils allaient trouver chez les Ashiras, où, en leur qualité d’étrangers, on leur ferait nécessairement les honneurs du pays. Enfin, Okendjo mit le comble il leur bonheur en leur promettant un grand régal de chèvres et de bananes; car les Bakalais et les gens de Goumbi regardent le pays des Ashiras comme une terre privilégiée en ce genre.

L)e une heure à trois du matin, nous fûmes tenus éveillés par les rugissements d’un léopard qui n’osa cependant pas franchir la barrière de feu que nous lui opposions, et qui fut ainsi privé du déjeuner qu’il avait espéré. Les nègres ont une peur extrême de cet animal; et de fait j’ai vu parfois tant de gens d'un village emportés par un même léopard acharné qui avait pris goût à la chair humaine, que les survivants étaient obligés de quitter le pays.

Chose étrange ! il est à remarquer que lorsque le léopard n’a pas encore goûté à la chair de l’homme, il cherche plutôt ii l’éviter; mais si une fois, poussé par la faim ou attaqué, il a mordu à cette chair, de ce moment il devient l'ennemi le plus dangereux et le plus acharné de l’homme.

Le lendemain, 29, je découvris que mes drôles avaient sournoisement jeté au vent une grande partie de mes provisions de bananes, pour alléger d'autant leur fardeau. Je les avertis que si nous étions à court de vivres, ils seraient les premiers punis par le jeûne.

Pendant cette journée le pays me parut avoir à peu près la même physionomie que la veille. L’ébénier croit de tous côtés en grande abondance; plus la terre est pauvre, plus ces arbres sont élevés et nombreux. En certains endroits, les eaux ont ravagé le sol et mis à nu d'immenses racines noueuses qui s'étendent et se prolongent au loin comme de gros serpents. Nous vîmes ce jour-là un arbre tout nouveau pour moi , et que mes compagnons appellent indoon 10. Sa circonférence est énorme ; il est beaucoup plus liant que le baobab.

L'AFIIIQCE ÉQÜATOIUALE.

qui ne se rencontre pas, d’ailleurs, dans cette partie de l’Afrique. J'ai mesuré un de ces arbres, de moyenne grosseur, qui était tombé, et je lui ai trouvé, à quelques pieds de sa base, huit pieds de diamètre. •Cet arbre, qui n’existe pas aux environs du Rcmbo, était aussi inconnu ii mes Bakalais qu'à moi-même ; mais les Ashiras le connaissaient bien.

Je crois que les blocs de quartz augmentent de grosseur et de nombre, à mesure que nous avançons. J’en ai vu aujourd’hui qui sont réellement des masses prodigieuses. C’est un curieux spectacle que notre caravane défilant à travers ces roches colossales, comme des pygmées entre des géants.

A l’approche du soir, quelque changement se manifesta dans l’aspect du pays. On voyait de temps en temps des plantations; le sol devenait plus argileux ; enfin nous sortîmes de l’immense forêt, et du haut d’une colline je vis tout à coup se déployer en face de moi la grande prairie qui forme le pays des Ashiras, plaine immense, parsemée de nombreux villages qui, à une certaine distance, ressemblent à des nids de fourmis. Longtemps je demeurai en contemplation devant ce paysage, un des plus beaux que j’aie vus de ma vie. Aussi loin que mon regard pouvait s’étendre, ce n’était qu’une prairie onduleuse. Comme je l’ai su plus tard, cette plaine a environ cinquante-cinq milles de long sur dix de large. Sur toute sa surface sont disséminés des groupes de petites cabanes. Les hauteurs et les vallées sont sillonnées de sentiers pareils à des rubans qui s'entrecroisent ; çà et là l’œil est attiré par les reflets argentés d’un ruisseau qui se déroule en suivant les plis du terrain, et dans le lointain apparaissent des montagnes plus hautes que je n’en ai jamais vu, et dont la cime se perd dans les nuages. C’est un spectacle grandiose.

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