‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 201 sur 247 · BÉNÉDICTION DU VIEUX KOI. 4S · texte numérisé non relu

BÉNÉDICTION DU VIEUX KOI. 4S

raison. 11 y avait dans mon escorte plusieurs hommes de Goumbi, esclaves de personnages importants qui leur avaient confié des denrées destinées aux Ashiras, en échange desquelles ils devaient rapporter à Goumbi de l’ivoire et de l’étoffe du pays, principal article d’exportation. On avait pu craindre dès lors que ces gens à mon service ne voulussent, et moi aussi peut-être, troubler et détruire le monopole du commerce des Ashiras avec l’intérieur. Ce qui m’étonne à ce propos, c’est la grande confiance que l’on accorde aux esclaves de ces contrées. Leurs propriétaires n’avaient par devers eux aucune garantie, ni pour leur retour, ni pour les marchandises qu’ils leur avaient confiées , car il ne serait venu à l’idée de personne de m’en rendre responsable ; et pourtant, ils n’étaient pas inquiets. Ces esclaves , en effet, ne pouvaient manquer de revenir : bien qu’ils fussent originaires des tribus de l’intérieur, ils s’étaient peu à peu attachés a Goumbi, et regardaient avec mépris les Ashiras qu’ils appelaient « les hommes des bois. »

l\ décembre. J’ai recueilli et fait apprêter les vivres nécessaires pour mon excursion. J’accorde douze aunes de cotonnade à chacun des Ashiras qui m’accompagneront chez les Apingis. Olcnda m’a donné une escorte nombreuse, dans laquelle figurent trois de ses fils, Minsho, Aguy et Aiaguy.

Il pleut toute la journée, et nous avons de gros orages très-fréquents, toutes les rivières sont gonflées, la prairie est couverte d’une verdure magnifique.

Notre départ eut lieu le fi décembre. Le matin de bonne heure, Olenda nous réunit autour de lui et recommanda U ses fils d’avoir bien soin de moi; puis, le vénérable vieillard nous donna sa bénédiction, en nous souhaitant un heureux succès. C’était une scène patriarcale et vraiment touchante. Il prit une espèce de canne à sucre, la mordit, aspira le jus, et fit mine d'en répandre une partie dans la main de chaque homme de la troupe, en soufflant doucement sur cette main; il dit ensuite solennellement: « Qu’une heureuse chance vous accompagne, et que la destinée vous soit aussi douce que le souffle que vous venez de sentir. » Alors Minsho reçut de ses mains la canne à sucre, qu’il s’engagea à rapporter.

Je trouvai la prairie plus marécageuse à l’est que je ne l'avais

L'AFItIQl'K ÉOUATOIU ALE.

supposé, surtout vers le pied des montagnes ; nous eûmes beaucoup de chemin à faire dans la vase, et souvent même des gués à traverser dans des plaines d'eau stagnante. C’était l'effet des pluies. Dans l’un de ces étangs, nous nous trouvâmes embourbés jusqu’à mi-corps, et plusieurs de nos gens glissèrent sur des racines qui encombraient ce fonds limoneux.

I-a partie de forêt qui borde la prairie était habitée. Nous passâmes devant une douzaine de villages dont les habitants accouraient en foule pour voir l’esprit ; c’étaient des Ashiras.

Vers midi , nous approchions de la rivère Ovigui, torrent des montagnes traversé par un certain pont grossier et singulièrement

Font grciKsier sur i'Ovigui.

dangereux, dont on m’avait beaucoup parlé d’avance. J’avais eu peur de ce pont toute la journée, et lorsqu’enfin je l’aperçus, je ne fus rien

rONT DAXOERErX.

moins que rassuré. I.c courant avait à peu près quatre-vingt-dix pieds de large et se précipitait à pleins bords à travers la forêt ; il était extrêmement rapide. Je vis que le meilleur nageur ne pourrait luimême se tirer de lit et qu’il se briserait infailliblement contre les arbres tombés qui dépassaient le bord et croisaient le torrent de tous les côtés. Or, pour ma part, je sais très-peu nager.

Le pont, assez compliqué, était une construction chancelante dont la gravure ci-jointe peut donner quelque idée.

Il parait que l'Ovigui ,il y a quelques années, avait son lit à quelques centaines de pas plus loin. Or, dans le nouveau lit que le torrent s'était creusé, s’élevaient quelques arbres dont la situation pouvait être utüiséc pour servir de piles h un pont. On avait choisi un endroit où. de chaque côté, deux de ces arbres groupés ensemble sortaient de l’eau, à. vingt ou vingt-cinq pieds du bord. D’autres arbres sur les deux rives avaient été abattus et allaient rejoindre ceux-ci, formant ainsi les deux têtes de pont, à droite et à gauche. Quoique passablement grossier, ce viaduc n'était pas absolument impraticable. Restait à établir au milieu du torrent, dans l'espace libre, une communication entre les deux piles; c’était là. le difficile. Ne sachant comment y transporter de lourdes pièces de bois, les indigènes avaient jeté, à travers l'abîme, une branche longue, mince et flexible, attachée aux arbres par ses extrémités, mais ployant à son centre, de sorte que le poids d’un homme la submergeait de deux ou trois pieds. Naturellement personne ne pouvait s’aventurer là-dessus sans soutien; aussi y avait-on ajouté, à quelques pieds plus haut, deux fortes lianes qui traversaient aussi le torrent et qui devaient servir de balustrades. Mais comme ces lianes étaient elles-mêmes trop lâches pour ne pas retomber en ligne parallèle avec la branche de bambou, il n’y avait guère à compter sur un tel point d’appui.

Le cœur me manqua lorsque je m’arrêtai devant cet appareil gymnastique. Pour ajouter à l'attrait de l’aventure, Minsho me dit que ce passage valait beaucoup mieux que d’autres qu’on avait établis plus bas, tout en convenant que, dans cet endroit même, il s’était noyé cette année-là une demi-douzaine de personnes.

Quand mes gens se mirent à passer, je les suivis de l’œil avec un vif intérêt. L’n homme trébucha au beau milieu du chemin, mais

4«fi

L'AFHIQCB ÉQUATORIALE.

par bonheur ses mains n’avaient pas lâché prise ; seulement il laissa tomber une de mes caisses qui contenait deux paires de chaussures. Un autre, qui portait un fusil, faillit si bien choir lui-même, qu’il le lâcha. L’arme fut emportée par le torrent cl perdue. Pendant ce temps-là, je me demandais si je n’allais pas suivre dans l’eau mes chaussures et mon fusil.

A la fin, tout le monde se trouva sur l’autre bord, excepté Minsho. Je m'étais déshabillé, et je commençai alors mon exercice d'acrobate, suivi de Minsho qui avait quelque idée vague de me repêcher si je glissais; en tout cas, cette situation entre le ciel et l’eau n’était pas charmante. Pendant que je traversais le milieu du torrent, sentant l'eau qui me battait les jambes comme pour s’emparer de moi et m’entraîner, je fis vœu intérieurement de ne jamais renouveler cette expérience nautique. Cependant je parvins, en me cramponnant à la liane, à me tirer de là sain et sauf, et j’arrivai sur l’autre rive, pâle et épuisé par mes efforts , mais faisant bonne contenance ; car il ne fallait pas que ces indigènes me vissent faiblir dans aucune des épreuves qu’ils pouvaient surmonter eux-mêmes.

Nous nous retrouvâmes de nouveau au beau milieu d’une forêt vierge remplie d’ébéniers, de bois rouge, de vignes de caoutchouc et d’autres essences particulières à l’Afrique. Au bout de deux milles, nous arrivâmes à une singulière bande de terre : c'était une prairie de cinq ou six milles de long sur trois cents pieds seulement de large. On l’appelle Odjiolo ; mais on ne put me dire l’origine de ce nom. Elle n'était pas habitée.

A quelques milles plus loin s’élève la montagne escarpée nommée le mont Ocoucou. Il fallut gravir une pente presque à pic en s’accrochant aux branches et aux lianes. Cette hauteur franchie, ainsi que trois autres séparées entre elles par des plaines et des vallées toutes couvertes de bois épais, nous nous trouvâmes enfin sur les bords d'un petit ruisseau qui longeait les flancs de la dernière montagne qui nous restait à escalader, l’Aloumv. On alluma du feu, on éleva des abris et l’on campa pendant la nuit. Nous n’avions fait, ce jour-là, que vingt milles, dont quinze en ligne directe vers l’est.

7 décembre. A mesure que nous avançons, le pays devient plus sauvage et plus tourmenté. A droite et à gauche, des ruisseaux

i:n voyaue difficile.

rapides, des courants irréguliers et des filets d’eau bouillonnants se frayent un passage à travers les rochers pour aller tomber dans l’Ovigui, ou devant nous dans la rivière d'Apingi. Nous sommes souvent obligés de côtoyer le lit d’un torrent, seul chemin que nous laisse un terrain dentelé et déchiré. Nos pieds furent mis ce jour-là ii de rudes épreuves. Il fallait s’ouvrir une route à travers une forêt touffue et somDre; à chaque pas on était arrêté par des rocs et des précipices. C’était bien là le repaire favori du gorille. Plusieurs fois, pendant cette journée, nous l’avions entendu rugir dans le lointain. Le cri du nshiégo-mbouvé se fit entendre aussi. Comme il paraissait être à peu de distance, nous voulûmes poursuivre cet animal; mais il nous échappa. Nous trouvâmes seulement, au pied d’un arbre , un paquet de branchages pour un abri commencé, tandis que dans un autre arbre était suspendu un abri complètement achevé. Sans aucun doute un couple de nshiégos était là . l’instant d’auparavant, occupé à sa besogne. Les nègres me dirent, à ce sujet, que ces singes travaillent toujours par couples. Ils réunissent à eux deux les branches et les feuilles, puis le mâle construit le nid pendant que la femelle lui passe les matériaux.

A en juger par son rugissement, un des gorilles que nous avions entendus dans l’après-midi paraissait se trouver à ce moment-là si près de nous, que je ne pus résister au désir de lui donner la chasse. Mais il était plus loin que nous ne le pensions, car nous marchâmes plus de trois quarts d’heure dans la forêt avant d’arriver jusqu’à lui. Ses rugissements, presque continuels, semblaient indiquer que l’animal était irrité, je ne sais pour quel sujet; ils servirent à nous diriger.

Je ne puis m’accoutumer à ce formidable cri du gorille, et, quoique j’aie bien des fois chassé et tiré cet animal, sa voix me fait toujours frémir. Le long retentissement des coups dont il frappe sa puissante poitrine, l’aboiement furieux qui précède chaque rugissement et le son caverneux qui se prolonge après la première explosion, tout cela imprime au voyageur un effroi involontaire et semble proclamer la présence du monarque des forêts.

Dès que l’animal s'aperçut de notre approche , il vint résolument à nous en poussant plusieurs fois de suite des aboiements aigus qui

dénotent sa colère et dont l'effet est terrible; il semble qu'on entende les cris inarticulés d'un fou ou d’un enragé.

A sa manière d’approcher, j’eus encore une fois l’occasion de remarquer la difficulté qu’il éprouve à se tenir longtemps debout. .Ses jambes courtes et minces ne sont pas de force à supporter la masse de son corps; il fléchit sous le poids, et sa marche est une espèce de dandinement où ses longs bras, gauchement manoeuvrés. lui servent de balancier et le maintiennent en équilibre. Deux fois il s’assit pour rugir, comme s’il sentait que la force nécessaire pour la pleine émission du son lui manquerait s’il restait debout.

Mon fusil venait d’être chargé ; je pouvais me fier à mon arme, et je me tenais en avant des autres. J’attendis que l'énorme bête fût à dix pas de moi; alors, comme elle s'arrêtait une dernière fois pour rugir, je fis feu. et elle tomba la face, contre terre et sans vie.

C’était un jeune mâle , parvenu à. toute sa croissance. Ses grosses dents canines, ses mains pareilles à des griffes, l’immense développement des muscles de ses bras et de sa poitrine, tout son extérieur enfin attestait une force gigantesque.

Je n'ai jamais pu, en face du gorille abattu, garder cette indifférence et encore moins ressentir celte joie triomphante du chasseur après un heureux coup. Il me semblait toujours avoir tué une créature monstrueuse à la vérité, mais gardant encore quelque chose d’humain. C’était une erreur; je le savais, et pourtant ce sentiment était plus fort que moi.

L’animal avait cinq pieds huit pouces. Le soir môme, Minsho rapporta une jeune femelle qu’il avait tuée et qui mesurait trois pieds huit pouces.

Le paysage, en avançant, devenait de plus en plus grandiose et pittoresque. Nous avions déjà atteint un plateau élevé, mais devant nous s’en présentaient toujours de nouveaux . superposés comme autant de gradins immenses. Quelques-unes des masses que nous avions à franchir avaient deux ou trois mille pieds de haut. Plus nous montions, plus nous trouvions de ces gros blocs de quartz et de ces quartiers de granit qui semblent avoir été jetés sur la surface du sol par quelque cataclysme de la nature, aux premiers âges du monde.

C'était un tableau vraiment alpestre; il n’y manquait que les

u* t. o iii i l. r.

PHYSIONOMIE DU PAYS. Wl

cimes neigeuses ; je n'en ai pas encore aperçu une seule. Ce pays est arrosé par de nombreux cours d’eau, et nous en traversâmes d'assez larges dans l’après-midi. Nous eûmes en outre à remonter, pendant plusieurs milles, le long d'un torrent qui côtoyait le pied de plusieurs montagnes, qu’il nous fallait gravir successivement. Les pics les plus élevés de celte chaîne s’appellent le kayambi et le Boundou, un autre s'appelle l'Okoukouë. A l’endroit où nous traversâmes le torrent, il avait environ cent vingt pieds de large; on le nomme le Louvcndji.

Arrivés à l’autre bord, nous atteignîmes, au moment où le soleil se couchait, un Iwitdo, toit hospitalier pour les voyageurs. C’était un abri grossier, anciennement élevé par les caravanes, au pied d’une grande montagne appelée Kouiigou.

Ce. bando était occupé par une troupe d’Apingis qui , en me voyant, s’enfuirent épouvantés. Ce ne fut qu’après bien des instances qu’on les décida ;i revenir. Bientôt après une terrible tournade suivie de pluie nous fit apprécier les avantages de notre abri. Ces ouragans font de fréquents ravages dans les bois, et mettent en péril les voyageurs exposés à voir tomber sur eux des arbres déraciués ou des branches cassées.

Le bando était recouvert des feuilles très -larges de deux espèces particulières d’arbres, qu’on appelle le shayshayray et le quaygayray.

Nous avions fait ce jour là trente cinq milles, en marchant directement îi l’est.

8 décembre. Ce jour là . le pays nous apparut moins sauvage et les montagnes plus rares. Vers midi, nous aperçûmes au loin quelques villages bakalais, situés dans une petite prairie; mais je ne pus décider mes gens à s’en approcher. Ils craignaient à ce que me dit Minsho, qu’une bataille ne s’engageât entre eux et ce peuple guerrier. Il fallut donc camper au bord de la prairie.

Le i) et le 10 décembre, nous continuâmes à marcher du côté de l’est, poussés en avant par le manque de vivres. Comme il est d’usage en Afrique, toutes les provisions que nous avions pu emporter ne devaient pas durer plus de trois jours.

Pendant que nous marchions îi travers de hautes herbes, je me

Page 1