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un bando, pas bien loin de là, où il devait passer la nuit, car son village était à une très-grande distance.
Nous allâmes vers l'endroit désigné, espérant que les femmes auraient des vivres à nous donner. Sur ces entrefaites la nuit vint. Il faisait de plus en plus noir; comme nous n'approchions pas encore du rendez-vous et que d’ailleurs j’étais affamé , je m’aventurai à la recherche de quelque gazelle, qui me fournirait à souper. Bientôt, je crus distinguer un animal tout près du sentier que je suivais. Je marchai de ce côté, et tout à coup, je tombai en avant dans une trappe à éléphants, une fosse de huit pieds de long sur dix pieds de large et dix de profondeur. Pour le coup, je me crus perdu. Seul, abandonné, pendant la nuit, dans ce trou maudit, je m'attendais en outre à voir quelque gros serpent me tomber sur la tète. Je criai de toutes mes forces et j'eus le bonheur d'être entendu. Mes gens survinrent, et je me tirai de là au moyen de lianes qu'ils arrachèrent dans le bois et qu’ils me jetèrent.
C’est dans ces fosses que les Apingis prennent les éléphants. J’en ai vu plus tard beaucoup d’autres; on les recouvre adroitement de branchages et de feuilles, mais elles sont bien reconnaissables pour les personnes qui les ont déjà vues ou qui y sont tombées, comme moi.
Enfin, nous atteignîmes l’OIako; mais quand Remandji y arriva, il n'avait que bien peu de poisson ; ce qui fit que nous autres , pauvres affamés, nous allâmes nous coucher sans souper. Mais, autre misère! toute la nuit, nous endurâmes des tortures inouïes, harcelés par des moustiques qui devaient être d'une espèce particulière, car leur piqûre ressemble à celle de l’abeille. Le lendemain matin, nous avions le corps enfié et meurtri, comme si l’on nous eût battus. Ni la fumée, ni le feu ne peuvent rien contre ces insectes. Je n’ai jamais tant souffert de ma vie.
Nous repartîmes de bonne heure, et après trois heures de marche, la forêt s’ouvrit tout à coup, pour laisser voir une magnifique rivière, le Rembo Apingi. Elle était beaucoup plus large que je ne l'avais supposé ; elle avait, autant que je pus en juger, de mille à onze cents pieds d’un bord à l’autre, et entraînait un immense volume d’eau. Pendant que j’étais debout sur la rive, contemplant avec autant
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d'admiration que (le plaisir ces eaux majestueuses qui s'agitaient au loin rumine une vaste mer, une acclamation formidable, partie d'un groupe qui s’était rassemblé autour de moi, annonça à la population de l’autre bord, où étaient les villages, que « l'homme blanc » était arrivé. On répondit de la rive opposée, où la foule s'était amassée, par une acclamation pareille, et tout aussitôt quelques pirogues frêles et étroites et plusieurs radeaux traversèrent la rivière pour venir nous passer de l’autre côté. Les Apingis n’ont de villages que sur la rive orientale.
Je descendis dans une pirogue qui fut conduite par les bateliers Apingis avec beaucoup de dextérité. Les Ashiras ne s’entendent pas aussi bien à la navigation; leurs radeaux sont composés de quelques troncs d'arbres liés ensemble, et leur manœuvre est très-lente.
Les cris continuèrent jusqu'à ce que je fusse installé dans la plus belle cabane du principal village. C’était une espèce de hutte, trèspetite, mais qui avait. Dieu merci, un avant-corps de bâtiment. Je dis Dieu merci, car lorsque j’y eus mis tout mon bagage je n'avais plus de place pour ine retourner.
Bientôt Kemandji se présenta devant moi, suivi de tous les vieillards du village et des chefs des villages environnants. Il m’apportait deux douzaines de poules et quelques régimes de bananes, ainsi que des paniers de manioc ; il déposa le tout à mes pieds, et, s'adressant à moi : « J’ai vu, dit-il, ce que mes pères n’out jamais vu et ce que je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour! Je vous souhaite la bienvenue, 0 homme blanc! ô esprit! » Puis, se tournant vers Minslio : «Je remercie votre |>ère. ajouta-t-il, de m'avoir envoyé cet esprit, car rien de plus heureux ne pouvait nous arriver. »
Puis il reprit : « Sois content, esprit, et mange ce que nous avons à t’offrir. »
Là-dessus , à mon grand étonnement, on me présenta un esclave garrotté, et Remandji ajouta encore : « Tuez-le pour votre souper; il est tendre et gras, et vous devez avoir faim. »
Je fus quelque temps à revenir de ma surprise. Puis, je détournai brusquement la tète, je crachai à terre pour exprimer énergiquement mon dégoût , et je dis à Minslio que j'avais horreur des peuples qui
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se nourrissaient de chair humaine . et que ni moi ni ma nation nous n'avions jamais commis un pareil crime.
A quoi Remandji répliqua simplement : « On nous a toujours dit que vous autres blancs vous mangiez des hommes. Pourquoi donc venez-vous de si loin chercher ici nos hommes, nos femmes et nos enfants? est-ce que vous ne les engraissez pas dans votre pays pour les manger? C’est pourquoi je vous donne cet esclave; vous pouvez le tuer et vous en regaler, si bon vous semble. »
Il fut fort difficile de faire comprendre au roi qu'il était complément dans l’erreur, et que nous ne mangions pas les esclaves. A son point de vue, tout ce que je lui objectais était absurde. <■ Si vous ne mangez pas vos esclaves, à quoi vous servent-ils? « Voilà ce qu'il répétait sans cesse. J’avais beau faire ; l'organisation du travail et les exigences de l’écouoinie sociale dans certains pays étaient des mystères qui ne pouvaient entrer dans la tête de Sa Majesté.
Quand mon souper fut prêt, Remandji vint goûter des mets et de l’eau qu’on m’avait servis. C'est une coutume observée dans eli ..que tribu. On prouve ainsi à son hôte qu’il ne court aucun risque d'être empoisonné. Ces femmes mêmes goûtent les aliments avant de les servir à leur mari ; car elles n'ont pas le droit de s'asseoir à la table du maître.
Notons en passant que les nègres n’ont pas de préjugés contre la chair des animaux trépassés de mort naturelle. Kst— elle avancée, ils ne l’en aiment que mieux, et si enfin la bête est morte de maladie, leurs estomacs tolérants n’y font pas la moindre attention.
Comme à l'ordinaire, mon extérieur remplit ces peuples d'étonnement. A la fin, plusieurs de mes visiteurs me prièrent instamment de retirer mes chaussures, afin de leur montrer si j’avais le pied fait comme eux.
Je leur demandai, assez surpris, pourquoi ils paraissaient avoir des doutes à ce sujet, et j'appris alors qu'ils supposaient que je pouvais ressembler aux gens d’une certaine tribu très-reculée dans l’intérieur, qu’ils appelaient Sapadis, et qui avaient le pied fourchu, comme l'antilope.
Or, partout où j’ai passé en Afrique, cette tradition avait cours, la; peuple appelé Sapadi était toujours indiqué comme habitant le
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même pays, c'est-à-dire le centre de l’Afrique équatoriale. Au cap l.npcz . les esclaves qui venaient de l’intérieur m’en avaient déjà parlé. Chez les Commis on croyait scrupuleusement à cette légende; les sujets de Qucngucza s’en entretenaient, et maintenant c’était le tour des Apingis. J’ai toujours questionné tout le monde pour me mettre au fait des idées et des suppositions qui avaient cours sur ce sujet.
Remandji lit venir aussitôt un de ses esclaves et un homme de la tribu des Shimbas, qui tous deux déclarèrent positivement, avec un air de complète sincérité, qu’ils avaient vu des Sapndit. et que c'étaient des noirs, tout pareils à eux-mêmes, si ce n’est qu'ils avaient le pied fendu, comme les animaux des forêts.
Je demandai pourquoi on ne s’était jamais emparé d’un de ces hommes afin de l'envoyer comme esclave sur la côte; on me répondit qu’ils demeuraient si loin qu’on n’avait jamais pu les atteindre.
Ils étaient donc bien persuadés qu'il y avait une nation aux pieds fourchus, et aucun raisonnement n’aurait pu leur ôter cette croyance. Du reste, ma |)eau et mes cheveux devaient, je suppose, leur paraître tout aussi merveilleux que les pieds des Sapailù.
Sans doute il est étrange que partout j’aie entendu parler de ce même peuple, et que partout on lui donne le même nom; mais le nègre a une imagination si active, que toutes les conjectures sur l’origine d'une superstition n’aboutissent ordinairement à rien. Il se peut que quelque individu ait rêvé cela, et voilà tout un pays gagné par la contagion de son rêve. Chez les Commis, j'ai vu des gens persuadés que les blancs qui fabriquent les étoffes apporlécs chez eux par les commerçants ne sont pas faits comme nous, mais qu'ils forment une race à part, n’ayant qu’un seul œil au milieu du front.
10 décembre. — Hier, j’ai monté ma boîte à musique, et je l’ai placée sur un escabeau, dans la rue, au milieu de la grande foule qui était venue pour voir « l’esprit. » Ils éprouvèrent autant de frayeur que de surprise en entendant cette suite de sons, surtout lorsque je m’éloignai de la boîte, et que je la laissai jouer toute seule. Ils promenaient leurs regards de moi à la boîte et de la boite à moi, et ils s’écriaient ; « Voyez ! c’est un diable qui lui parle! » Je suspendis ma pendule devant ma cabane, et son tic tac continuel, surtout pendant