TOILETTE DES FEMMES
toute beauté. Elles tracent de larges raies, qui de la nuque du cou s'étendent sur les épaules et descendent en biais sur la poitrine, pour se réunir en angle aigu au creux de l’estomac. D’autres raies circulaires sont dessinées le long du dos, et depuis la poitrine jusqu’à l’abdomen. Plus elles sont rayées, plus elles se croient belles. Elles ne doivent porter, en fait de vêlements, que deux des petits carrés qui sont les pièces de toile des Apingis, de sorte qu’elles vont presque nues, pendant que leurs maris sont quelquefois amplement vêtus. Je cherche en vain l’origine de cet usage, qui ôte à ces femmes le dernier reste de pudeur qu’on trouve chez les autres tribus. Elles ne semblent pas avoir le moindre sentiment de honte, quoiqu’elles ne soient d’ailleurs ni dissolues ni provoquantes. L’épouse en titre de Remandji , ou la reine, une jolie jeune femme, suivant la manière de voir des Apingis, vint un jour me rendre visite avec son mari. Je lui donnai une pièce d’indienne de couleur éclatante, dont elle fut si enchantée, qu’elle commença aussitôt, à ma grande confusion, à se déshabiller pour essayer mon cadeau. Quand elle se trouva tout à fait sans costume, un autre article de mes marchandises ayant frappé son attention, elle se mit à parler et à marcher à travers la chambre sans s'inquiéter le moins du monde de sa situation, et ce ne fut qu’au bout de quelque temps qu’elle songea à remettre son vêtement; encore le fit-elle sans se presser.
11 m’arriva une singulière aventure : le roi, lors de mon arrivée, m'avait déclaré , avec la libéralité ordinaire des monarques africains , que je serais prié d’accepter comme épouse telle de ses femmes, ou toute autre du village qui me plairait. Je lui répondis naturellement que dans mon pays nous n'avions pas l'habitude d’épouser ainsi la première venue; réponse à laquelle il ne comprit rien du tout. Cependant, comme les femmes sont là les ménagères et qu’il faut toujours recourir à elles pour la nourriture, et qu’en outre je devais rester assez longtemps dans le pays , je cherchai la créature la plus vieille et la plus laide qui se put trouver, et je l’installai chez moi en qualité de femme de ménage, cuisinière, enfin pour tout le service de la maison. Tout alla bien pendant deux ou trois jours ; mais un matin je reçus la visite d’une troupe d’hommes et de femmes qui me saluèrent chaleureusement comme membres de ma famille, bien joyeux et bien
reconnaissants de l'honneur que je leur avais fait en prenant leur parente pour épouse ; puis ils réclamèrent les cadeaux d'usage pour mettre le comble à leur félicité dans une circonstance si fortunée.
J’avoue que pour le coup je perdis patience ; je pris un bâton et je chassai toute ma nouvelle parenté ; j’expulsai en même temps ma compromettante cuisinière, en l’accablant de toutes les injures que le vocabulaire des Apingis put me fournir. Ils se sauvèrent tout effarés.
Quand je racontai l'affaire à Rcmandji , il se mit à rire et me dit : « Vous voyez bien ; pourquoi n’avez -vous pas suivi mon conseil ? »
Les Apingis sont, pour des Africains, un peuple très-industrieux. Les hommes ont ici de véritables occupations ; ce qui se voit trèsrarement dans l’Afrique occidentale. Ils utilisent les parties filamenteuses de la feuille d’un certain palmier qui croit en abondance dans le pays, pour fabriquer une belle étoffe qui est renommée chez toutes les tribus. On la fabrique par petits carrés qu’on appelle rnbongo. C’est ainsi qu’elle est transmise de tribu en tribu jusqu'au littoral , suivant l’organisation du commerce. Les autres tribus plus loin à l’est font aussi de cette toile. On m’a assuré que le palmier dont on la tire (une nouvelle espèce qui ne m'est pas bien connue) périt lorsqu’elle a porté des graines une seule fois. Quoique cet arbre végète à l’état sauvage, on le plante aussi autour des cabanes, ainsi que quelques arbres à fruit ; c’est une propriété que le maître du logis se réserve , et qu’il est seul à exploiter.
Un propriétaire d’arbres est quelque chose de nouveau pour moi en Afrique; ce phénomène suffit pour démontrer qu.e les Apingis sont de beaucoup en progrès sur les Bakalais et les Shékianis , et même sur toutes les autres tribus que j'ai été à même de visiter. En outre, les villages apingis demeurent à la même place au moins pendant très-longtemps. C’est une population sédentaire; il ne lui manque que des troupeaux et du bétail pour devenir une nation florissante. Chez les autres tribus dont j’ai parlé dans ce livre, un village n’est qu’une station temporaire, abandonnée dès que la mort y apparaît; la terre et les arbres, quels qu’ils soient, restent au premier venu. Même les Mpongwés du Gabon , qui ont reçu par le commerce les