‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 208 sur 247 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Lecture de la Bible. — Frayeur des nègres. — Cérémonie du bongo. — Son importance.

— Circonstance atténuante de l’esclavage africain. — Préparatifs pour remonter la rivière.

— Villages des Apingis. — Fétiches. — Superstitions. — Araignées. — Leur curieuse manière d’attraper leur proie. — Nouveaux animaux. — Barques chavirées. — Un corps en putréfaction dans un village. — Singulière manière d'enterrer. — Je quitte la rivière.

— Je vais explorer les montagnes. — Les Isogos. — Au delà des Isogos. — Mon ultima Thulé. — Mes chaussures en lambeaux. — Famine. — Grandes souffrances. — Un gorille tué. — Maladie. — Nostalgie. — Retour vers le littoral. — L'étita, mal étrange. — Le remède. — Grosses pluies. — Une nuit pénible. — Attaque des fourmis bashikouais. —

Différence des saisons. — Arrivée à Biagano. — Conclusion.

D'après mes calculs, le 19 décembre 1858 était un dimanche; je restai dans ma cabane à lire la Bible. Une grande foule m’entourait en m’observant d’un œil curieux. Je leur expliquai que cette lecture était pour moi la parole de Dieu. Puis, dans l’espoir de les toucher, je leur lus à haute voix quelques passages que j’essayais de leur faire comprendre. En même temps je feuilletai rapidement le livre pour leur montrer combien il avait de pages. A mon grand étonnement, le léger bruit que je fis en tournant les feuillets parut leur causer une vive frayeur. En un instant toute l’assistance, Remandji en tête, disparut, avec les marques du plus grand effroi. Tel est le succès qu’obtinrent mes premiers efforts pour leur enseigner l’Évangile.

Peu à peu je les décidai à revenir; ils me dirent alors que le bruit que j’avais fait ressemblait à celui que faisait leur esprit. Ils avaient cru que j'étais entré en communication avec leur grand esprit Ococoo.

Beaucoup de gens s'en retournèrent ce jour-là dans leurs villages, désappointés de ne m’avoir pas vu faire des étoffes, du fer et du cuivre ; ils ne voulurent jamais croire qu’il me fût impossible de créer tous ces objets en nombre illimité, par le seul effet de ma volonté.

Le 20, pendant que je causais avec Remandji, un homme vint le trouver, et posa ses mains sur la tête du chef, en lui disant : « Père, je veux vous servir. Je vous choisis pour mon maître, et je ne retournerai plus chez celui A qui j’appartenais. »

Cette cérémonie s’appelle bonr/o. C’est une curieuse particularité de l’esclavage africain. On la retrouve plus ou moins chez toutes les tribus. Quand un esclave a été maltraité par son maître, ou qu’il a quelques sujets de mécontentement, il se réfugie dans un autre village, et se choisit un nouveau maître. Celui-ci est obligé d’accepter ce patronage. 11 n’a pas le droit de refuser. Aussi, ne s'ensuit-il ni querelle, ni palabre. Personne, par exemple, n’aurait pu rendre Remandji responsable de l'action de cet esclave venant s’offrir à lui. Le nouveau maître peut même, s’il le veut, aller visiter tout de suite le village d’où l’esclave s'est échappé; mais celui-ci ne peut y revenir sans s’exposer à être réclamé. Le bongo s'adresse toujours à une personne d’un autre village, et toujours aussi à une personne d'une autre famille, ou clan, de la même tribu. Le terme technique est « frapper le bongo, » sans doute par allusion à la pose des mains sur la tête. Cette singulière coutume a une influence marquée sur la condition des esclaves, qui ont ainsi un moyen légitime d'échapper à une tyrannie devenue insupportable. C’est aussi une manière de prévenir le démembrement des familles, car il n’y a pas de grief qui décide plus vite l’esclave A fuir la maison de son maître, que si celui-ci a vendu sa femme.

On me procura ce jour-IA des pirogues pour remonter la rivière. On en avait réuni une petite flottille; mais elles sont si légères et si exposées A chavirer, que ce genre d’embarcation ne convient guère à un homme qui ne sait pas bien nager. Cependant il n’y avait pas de remède. Je songeai donc A me prémunir contre les accidents en suspendant ma boussole autour de mon cou, et en attachant mon fusil par une longue corde au canot qui, dans tous les cas, devait surnager; je ne pris avec cela qu’une petite caisse contenant des vêtemenLs de rechange et deux paires de souliers (article de première nécessité dans ce pays); puis Remandji, moi et un rameur, nous nous embarquâmes et nous partîmes. La petite flotte nous suivait.

Les pirogues, dont le fond est tout plat, flottent presque entière-

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CM VILLAC.K -IPIMUI.

NAVIGATION SUR L'APINGI. .105

ment à fleur d’eau, et sont surtout destinées à remonter la rivière, qui coule, à cette époque de l’année, avec une rapidité de quatre ou cinq milles par heure.

Avant de partir, la nécessité m’avait forcé d’employer une matinée li laver mon linge au bord de la rivière. Les nègres ont si peu d’idée de la propreté, même la plus vulgaire, qu’ils ne lavent jamais leurs vêtements sales. Quand je faisais un long séjour chez quelque tribu, j’avais presque toujours soin d’apprendre aux femmes à laver. C’est, du reste, une besogne désagréable que je ne puis souffrir, et j'aimerais beaucoup mieux faire la cuisine, quoique, en général, je ne m’en mêle guère.

Nous remontâmes la rivière très-lentement, faisant à peine trois milles à l’heure. Les rameurs chantaient. .T’étais assis sans bouger et assez mal à mon aise au fond de ma pirogue.

Nous passâmes devant plusieurs villages pendant les trois heures qui suivirent le départ. Ces villages d’Apingis ne sont pas aussi agréables â la vue que ceux des Ashiras. Dans ces derniers on trouve toujours une véranda près de la cabane : c’est là que se fait la cuisine. Au contraire, chez les Apingis, une seule pièce sert à la fois de magasin, de chambre à coucher et de cuisine. Les cabanes des Apingis sont construites en écorce, comme celles des Ashiras, et recouvertes de larges feuilles. Il y a ordinairement, dans chaque village, une cabane plus grande que les autres, qui appartient au chef. Les villages n’ont pas de palissades pour les défendre; ce qui prouve que ce n’est pas un peuple guerrier.

Nous prîmes terre au village d'Agobi. un chef que j’avais déjà vu chez Remandji. Il me donna quelques poules en se plaignant que les léopards avaient dévoré toutes ses chèvres. Je vis là le plus grand ashangou que j’eusse encore rencontré. Cet arbre portait une quantité de fruits en forme d’olive. Ce fruit est cependant plus gros que nos olives, très-substantiel et d'un rouge foncé quand il est mûr. Agobi me dit que cet arbre et un grand nombre d’autres avaient été plantés par son grand-père : ce qui montre que le droit de propriété est respecté chez ce peuple, au moins depuis deux ou trois générations. Beaucoup de villages sont entourés de bouquets de cette sorte

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d’arbres. On fait bouillir le fruit ; il acquiert alors une certaine acidité qui le rend à la fois agréable et sain *.

J’ai trouvé chez ce peuple autant de superstitions que chez les tribus plus voisines de la mer. Ils attribuent aussi la mort à l’effet des maléfices, mais ils ne se déplacent pas lorsqu’un des leurs a succombé, comme font les Commis, les Shékianis, les Bakalais et les autres peuplades. Chez les tribus du littoral, les Apingis ont une grande réputation de sorciers, et leur pays est celui de l'aniemba c’est là qu’on peut apprendre à devenir un puissant magicien. Aussi les fétiches apingis sont-ils très-eslimés parmi les tribus de la côte, surtout ceux qui passent pour conjurer la stérilité. Nombre de gens sans enfants, du village que j’habitais sur le littoral, m’avaient chargé de leur apporter des mondas de chez les Apingis; mais le prix se trouva être trop élevé pour mes moyens; en même temps, il faut le dire, je ne me souciais guère de prêter les mains à leurs absurdes superstitions.

Le soir, il y eut un grand bal , cl Agobi, par un raffinement de . politesse, m’envoya quelques danseuses pour mon divertissement particulier : je les renvoyai tout de suite, en disant que j’aimais mieux prendre part à la fête générale. Ces danses africaines sont les mêmes partout : il y a longtemps, qu’elles ne m'amusent plus.

Je demandai ce jour-là à un jeune homme qui avait la plus jolie femme du pays, pourquoi il portait des vêtements si déguenillés; car son ndongui était tout déchiré et tout usé. Il me répondit tranquillement : « C’est ma femme qui m’a ruiné. » Je le questionnai sur la manière dont cela avait pu lui arriver; alors il m’expliqua que, pour décider le mari de cette femme à la lui céder, il avait été obligé d’abandonner tout ce qu’il possédait. J’appris par là qu’il était d’usage, chez les Apingis, que lorsqu’un homme devenait amoureux de la femme du voisin et que celle-ci le payait de retour, il pouvait la prendre pour lui, en remboursant au mari la quantité de marchandises et d’esclaves que ce dernier avait payée pour l'obtenir. A ces conditions, le mari n’a pas le droit de refuser le marché qu’on lui

t. Hans les forèis qui avoisinent le litloral, on trouve un arbre qui appartient aussi à la famille des asltanjrous, el qu'on appelle as fui f nu. Mais le fruit est moins substantiel et plus aride que celui de l’ashangou, et en mûrissant il prend une teinte rose.

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