ÉCUREUIL LILLIPUTIEN
chose d’imperceptible qui tomba tout à coup à côté de lui, il fut émerveillé de ce coup d’adresse; et lorsque j’apportai au village mon gibier lilliputien, les nègres me dirent avec stupéfaction que c’était la première fois à leur connaissance qu’on avait tué un kendo. Ils con-
Le kendo-écureuil ( tciurut mmufii.i) grandeur naturelle.
durent de là que j’avais un puissant monda à mon service pour accomplir de tels miracles; beaucoup d’entre eux me prièrent de leur faire des mondas pour les rendre habiles à la chasse, et quelquesuns m'offrirent en échange des esclaves et de l’ivoire.
Un autre jour, comme je chassais dans la forêt, je me trouvai devant un arbre énorme dont le vaste tronc était recouvert d’une quantité de lianes mortes, qui pendaient de tous les côtés. De tels arbres servent souvent de retraite aux animaux et aux oiseaux nocturnes, qui cherchent là des coins obscurs pour se cacher pendant le jour; je me mis donc à examiner les lianes pour tâcher de découvrir quelque bonne aubaine de ce genre; j’aperçus en effet quelque chose, et tout de suite mon coup de fusil abattit un animal qui se trouva être un anomalurus. En y regardant de près, je reconnus à ma grande joie
L'AFRIQUE Ê Q t’ A T 0 R I A L F. .
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que c’était une espèce toute nouvelle. Ix;s animaux du genre anomatui'us sont très-rares, tellement qu’on n’en connaît que quatre espèces, y compris celle dont je venais de tuer un individu, le seul que j’aie pu me procurer pour ma collection. C’est un joli petit animal, dont le poil est très-doux; sa membrane, à peu près pareille à celle des écureuils volants, lui permet de voler de haut en bas; mais je ne pense
Anomalurus Beldcni.
pas qu'elle ait assez de force pour l’enlever de bas en haut; car elle n’est pas plus développée que celle des autres variétés que j'ai tuées,
NOUS CHAVIRONS.
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et qui ne pouvaient pas prendre leur vol dans ce dernier sens. Ce petit animal remonte à son gîte en grimpant le long du tronc de l’arbre.
Je l’ai appelé anomalurus Bcldeni, en mémoire de mon excellent ami George Mortimer Belden, de New-York 4.
Le 20, première journée de notre voyage, nous avions fait à peu près trente milles sur la rivière. Nous repartîmes le 22 et nous fîmes dix milles de plus, à travers un beau pays, très-accidenté et sur les plus belles eaux que puisse souhaiter un capitaine de bateau à vapeur. Il n'y avait pas de rapides pour nous empêcher d’avancer; malgré la force du courant, la rivière avait partout une profondeur raisonnable, trois ou quatre brasses à peu près. Nous étions dans la saison pluvieuse. Le chant des nombreux oiseaux qui volaient au-dessus de nos têtes et le bourdonnement des insectes de la rive accompagnaient gaiement notre promenade. Partout la nature était revêtue d’une riche parure ; les rives, jusqu’au bord de l’eau, n’étaient qu’une masse verdoyante. Admirable contrée, comparable à tout ce que j’ai vu de plus beau en Amérique, à. laquelle il ne manque que l’empreinte de la main civilisatrice de l’homme.
Dans l'après-midi, un peu avant le coucher du soleil, il nous arriva un accident que j’avais prévu. Une pirogue qui essayait de traverser la rivière fut emportée par le courant, et, malgré nos efforts pour nous détourner de sa course, elle vint se jeter sur nous. En un instant les deux frêles esquifs chavirèrent, et les hommes se mirent à la nage pour gagner la rive. Quant h moi, pauvre diable, je n'osais pas confier à l’eau mon maladroit individu ; je m’accrochai au canot; heureusement nous n'étions pas loin du bord, et Remandji, aidé du rameur, l’eut bientôt remorqué dans un endroit où j’avais pied. Au milieu de ce désastre, je ne pus m’empêcher de rire de la vieille femme dont la pirogue avait causé cet accident. Elle flottait sur l’eau comme une bouée, en criant continuellement : « Mes bananes! où sont mes bananes ? Rendez-moi mes bananes ! » Quand elle eut gagné le bord, elle alla attendre, à un coude de la rivière, sa pirogue chavirée, la
1 . Pour avoir de ccl animal une description délai liée, les naturalistes n’ont qu'à se reporter aux Procès-verbaux de la Société d’histoire naturelle de Boston de 1860.
ressaisit, s’y replaça et se remit à ramer, en sc lamentant toujours sur la perte de ses bananes. Tous ces Apingis nagent comme des poissons, et ce ne sont pas, je crois, les occasions qui leur manquent, grâce à leurs coquilles de noix.
Mouillé comme je l’étais, avec ma caisse d’effets et mon fusil tout trempés, je m’acheminai vers le plus prochain village. En y entrant, nous fûmes saisis de l’odeur la plus affreuse et la plus nauséabonde, celle d’une chair parvenue au dernier degré de putréfaction. Tout le village en était infecté; mon cœur se souleva à cette abominable puanteur. J’appris quelle provenait du corps d’un homme qui était mort depuis sept jours. C’est la coutume de ces gens-là de garder un cadavre tant qu’il ne tombe pas en dissolution : on le laisse dans la maison où il est mort. Ce qui m’étonne, c’est qu’une pareille infection n’engendre pas de maladies.
Je me hâtai de dire à Ilemandji que je ne pourrais pas rester là si ce corps n’était enterré tout de suite. On me conduisit donc à l’autre bout du village, au-dessus du vent, où l’odeur 11e se faisait que faiblement sentir. Mais qu’on juge de ma surprise, quand je vis tout à coup paraître un homme qui portait le cadavre nu sur scs épaules. On avait résolu de condescendre à mes préjugés, et c’était là le convoi funèbre. Dans cet endroit-là on ne sait ce que c’est qu’un cercueil ; le plus proche parent porte le corps sur ses épaules, et personne ne suit le défunt jusqu'à sa dernière demeure. Il 11’y a pas de cimetière ; on laisse le cadavre à quelque distance du village, sans creuser de fosse, sur un terrain découvert, et on place à côté de lui des dents d’ivoire, des bracelets ou d’autres ornements qu’il a portés de son vivant.
Pendant que j’étais dans ce village, une femme accoucha de deux jumeaux; l’un des deux fut mis à mort sur-le-champ; car les nègres de cette tribu, comme beaucoup d’autres, croient que si on laisse vivre les deux enfants, la mère doit mourir infailliblement. Dans le village d'Obindji, j’avais vu deux garçons jumeaux âgés de sept ans qui avaient échappé à cette loi barbare, et la mère ne s’en portait pas plus mal. 11 est vrai qu’on la regardait comme une femme extraordinaire.
Le sel est très-rare dans ce pays et se tient à très-haut prix. Le
LA CATARACTE DK SAMBA-NAGOSHI. 513
peu qu’on en a vient du littoral ; au cap Lopcz, on en fabrique annuellement des quantités considérables, qui sont ensuite réparties dans l’intérieur. Chez les Apingis, avec dix livres de mauvais sel, on peut acheter un jeune esclave. C’est pour eux un article de luxe, et, du reste, je ne crois pas qu’ils s’inquiètent beaucoup de cette pénurie. Cependant j’attribue en partie au manque de sel leurs fréquentes maladies de peau et leurs ulcères. Au surplus, les Apingis y sont encore moins sujets que les Bakalais. Il est vrai qu’ils mangent moins de viande gâtée et corrompue, et qu’ils consomment une plus grande quantité d’huile, car si leur pays est un pauvre terrain de chasse, c’est en revanche un sol fertile eu palmiers à huile, d'où ils tirent une bonne partie de leur nourriture.
23 décembre. — N’ayant pas de pirogue convenable, je suis obligé de renoncer à mon projet de remonter encore plus haut sur la rivière. A la hauteur où je suis parvenu, l’Apingi coule presque directement du sud. .Sa largeur, autant que j’en puis juger, est de neuf cents â douze cents pieds; sa profondeur est satisfaisante, et son courant rapide. Les villages, ordinairement situés sur des hauteurs, sont un peu éloignés de la rive. Je ne trouve, en avançant, aucun changement dans les mœurs des habitants, pas plus que de progrès dans la beauté des femmes, dont le costume est toujours le même.
Le soir du 24, nous retournâmes chez Remandji, et le lendemain, m’étant procuré une pirogue, la plus grande et la plus solide que jepus trouver, je descendis la rivière pour aller admirer la grande merveille du pays, la cataracte de Samba-Nagoshi, dont j’ai déjà parlé. J’étais escorté d’une douzaine d'autres pirogues pleines de nègres. La rivière, dans cette saison des pluies, coule à pleins bords ; elle est jaune et trouble, et le courant se précipite à raison de cinq milles à peu près par heure. Nous filâmes rapidement devant les villages des tribus Kambas, Aviias, Osoungas et Njavis.
A mesure que nous avancions, le paysage devenait plus grandiose et plus abrupte. Les montagnes se rapprochaient, les rives s’élevaient à pic, et la force du courant augmentait ; chaque mille, en descendant la rivière, nous amenait devant un tableau encore plus magnifique que le précédent. A la fin, nous entendîmes le bruit sourd de la cataracte. Les nègres me dirent cependant que nous en étions encore à une
SU L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
grande dislance; mais déjà les eaux commençaient à bouillonner et à former des rapides; il devenait dangereux de s’aventurer plus loin sur de si chétives embarcations. J'anienai donc ma barque au rivage, et je fis une halte. A ce moment il était presque nuit. Nous avions descendu l’espace de soixante milles depuis le village de Remandji. On dressa le camp sur le bord de la rivière, au bruit de la grande chute d'eau, que je me proposais d’aller voir le lendemain, par la voie de terre.
Le mugissement de la cataracte gronda dans mes oreilles toute la nuit, et dès le matin je me préparai à partir; mais, hélas! aucun de mes hommes ne voulut me suivre. Ils me représentèrent qu’il y avait sur notre route, dans la forêt, des Bakalais, leurs ennemis, qui les attaqueraient et les tueraient. Un moment j’eus l’idée de m’en aller seul à la découverte; mais une jungle presque impénétrable qui s'étendait devant moi me. força d’abandonner ce projet; si bien qu’après de vains efforts pour triompher de la poltronnerie de mes compagnons, je fus obligé de renoncer cette fois à l’espoir de voir la cataracte. Perdre ainsi un spectacle magnifique, dont on était déjà tout près, c’est vraiment un bien rude désappointement; mais l’homme qui voyage en Afrique apprend, par une amère expérience, à se résigner de temps en temps aux circonstances, heureux s’il peut réaliser la principale partie du programme qu’il s’est tracé, au prix de bien des mécomptes aussi fâcheux que celui-ci.
Que la cataracte de Samba-Xagoshi soit une des plus majestueuses du monde, c’est ce que prouvent les descriptions que tous les nègres s’accordent à en faire; c’est la grande merveille dont toutes les tribus, môme les plus éloignées, ont entendu parler, et qu’elles vantent avec une admiration superstitieuse. Ce qui l’atteste d’ailleurs, c’est l’énorme volume d’eau que lui apporte l’Apingi, et la force de son mugissement qui retentit au moins à quatre ou cinq milles , distance à laquelle j’ai dû m’arrêter, pour n’être pas entraîné par les rapides. Sur ma carte, j'ai donné à cette merveille le nom d 'Eugénie, en l’honneur de S. M. l’Impératrice des Français.
Mes hommes m'apprirent qu'avant la venue dans le pays de ces sauvages et perfides peuplades de Bakalais, les Apingis avaient coutume de descendre la rivière pour aller visiter la tribu des Anengas, qui commande le point où se réunissent le Rembo-Ngouyai et le
EXPLORATIONS A L'EST. Slî
Rcmbo-Okanda. Les tribus qui occupent les bords de cetle rivière sont, en commençant par en haut, les Njavis, les Evilis, les Ngalois et les Anengas. J'ai vu, pendant mon excursion sur l'Ogobay, quelques membres de ces deux dernières tribus; elles parlent la même langue que les Mpongwés.
On m’a assuré que le Rembo-Okanda était beaucoup plus large que le Rembo-Ngouyai, et je sais que ses bords sont très-peuplés; car on amène de là beaucoup d’esclaves au marché du cap Lopez. Remandji, qui y était allé par terre, m’apprit que le Rembo-Okanda était à cinq ou six journées de marche, au nord, ou au nord-ouest, et que le pays qui nous en séparait était très-montagneux. Il me nomma les tribus suivantes qui occupaient les bords de ce beau fleuve : les Méouandjis, les Moshehos, les Madoumas, les Njavis, les Npovis et les Moshobos.
Les plus proches des Apingis, en remontant la rivière, ce sont les Aponons. Ils parlent, dit-oh. le dialecte ashira; ils habitent d’immenses prairies couvertes de hautes herbes très-épaisses. C’est un peuple guerrier. On me montra, comme provenant de ce pays, des cornes qui appartiennent à un animal que je ne connais pas. La rivière, assure-t-on, se prolonge dans la direction du sud.
Les Aponons ont pour voisins les Ashangos; ceux-ci n'occupent que la rive droite, tandis que les Aponons sont établis sur la rive gauche. Les prairies des Ashangas sont à trois journées de marche, au sud et à l'est. Ils prennent et appriyoisent des chèvres sauvages, qu’ils vendent ensuite aux tribus qui les avoisinent à l’est.
Plus loin sont les Njavis. Dans ce pays, la rivière encore trèslarge est barrée par une cataracte, ou un rapide. Au delà des Njavis est une contrée inconnue aux Apingis, qui n’ont jamais été jusque-là, et qui en ont seulement entendu parler par leurs esclaves.
Le 28, je partis pour explorer la chaîne de montagnes qui me paraissait se prolonger en droite ligne , à l'est. C’est du moins ce que je pouvais conjecturer, d'après les points de vue que j’avais pris, tant de l’endroit le plus élevé des environs du village de Remandji, que de la rivière, au plus haut de son cours. Le roi m’accompagnait. Il ne se souciait pas d’aller bien loin, mais j’étais décidé à pousser mes recherches aussi avant que je le pourrais. Le problème que je
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voulais résoudre, c'était de savoir si la chaîne continuait dans la direction de l’est, et jusqu’à quelle dislance.
Le premier jour, nous fîmes vingt-cinq milles, du côté de l’est. Nous nous arrêtâmes la nuit dans un village d’Apingis, où l’on nous reçut avec acclamations. La plupart des habitants m’avaient déjà vu, lors de mon séjour chez Rcmandji. Le lendemain matin, nous repartîmes, et nous fîmes encore près de vingt milles dans la même direction. A la nuit, nous atteignîmes un village d’Isogos, dont le chef était un des nombreux beaux-pères de Remandji.
Les hommes étaient armés et se tenaient sur la défensive; les femmes se sauvèrent en poussant des cris quand elles me virent approcher. Si Remandji n’eût pas été avec moi , je crois qu’avant de pouvoir m'expliquer j’aurais été transpercé de coups de lance ; heureusement Remandji fit comprendre à ses hôtes que j’étais un puissant esprit, qui ne voulait leur faire aucun mal. Dès lors, ils se montrèrent satisfaits, et j’obtins d’eux un souper et un gîte.
Ils parlent le même dialecte que les Apingis; mais ceux-ci les regardent comme un peuple inférieur à eux. Pourquoi cela? Je ne saurais ie dire, car leurs habillements, leurs maisons, leurs coutumes, sont absolument les mêmes.
Nous étions alors au milieu des montagnes qui composent la chaîne dont j'ai parlé. Les Isogos habitent les plateaux les plus élevés; ils y comptent plusieurs villages. J'appris d'eux que les montagnes continuaient à s'étendre à l’est, aussi loin qu’ils y avaient pénétré, c’est-à-dire à plusieurs journées de marche.
Le fils de Remandji m’avait accompagné jusque-là avec son père. Arrivé aux limites des villages des Isogos, le vieux chef prit congé de moi. Je continuai ma route avec une troupe d’Isogos et d’Apingis qui consentirent à me suivre jusqu’aux villages des Ashongos qu’ils me dirent être dans les montagnes , environ à trois journées de marche.
L’air est pur et frais sur ces hauteurs. Je me sentais animé d’une ardeur nouvelle. Je marchais en droite ligne vers l’est, et, quoique je n'eusse pas emporté assez d’articles de commerce pour me mener bien loin, j’en avais cependant laissé en dépôt au village de Remandji une quantité suffisante pour répondre de tous mes enga-