‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 211 sur 247 · SOLITUDE ET SILENCE DE LA FORÊT · texte numérisé non relu

SOLITUDE ET SILENCE DE LA FORÊT

gements. L’espoir qui brillait à mes yeux, c’était de pénétrer à quatre cents milles au moins, directement à l'est, et de résoudre la question du prolongement de cette chaîne de montagnes inconnue à travers le continent.

Nous partîmes le 29. Le terrain était escarpé, et la forêt trèstouffue. Pas un sentier tracé. Je m’aperçus tout de suite que mes compagnons ne savaient pas le chemin ; je me servis donc de ma boussole pour nous orienter, évitant les aspérités de terrain, et suivant de préférence le lit des ruisseaux et des torrents. C’étaient de rudes épreuves pour mes chaussures. Dès le premier jour, j’en usai une paire dont les talons partirent. Heureusement j’en avais une de rechange , et je pus continuer ma route le lendemain. La première nuit, pendant que nous dormions autour du feu, nous fûmes réveillés par les hurlements d’un léopard qui cependant ne se hasarda pas à venir jusqu’à portée de mes coups , et, bien entendu , nous n’allâmes pas le chercher; car l’homme n’a pas beau jeu, la nuit, avec ce terrible animal. Quand le léopard eut cessé de hurler, une épouvantable tournade fondit sur nous, cassant de tous côtés les arbres et les branches, et fut suivie d’un violent orage, avec tonnerre et éclairs, qui dura jusqu’à cinq heures du matin.

Je chaussai ma paire de souliers neuve, je fis un frugal déjeuner de bananes, et nous nous remîmes en chemin. La forêt majestueuse que nous traversions semblait dépourvue de tout être vivant , sauf d’insectes. Une fois, je rencontrai la toile d’une grosse araignée jaune, et de temps en temps j’entendais les cris de quelques petits oiseaux; mais quant à des animaux de plus grande espèce, je n'en aperçus pas la moindre trace; mon fusil semblait être un bagage inutile. Je ne découvris pas même un petit singe.

L’obscurité et la solitude de ces bois avaient quelque chose d’effrayant. Il semblait que ce fût le repaire naturel de quelque monstre sauvage qui se complaisait dans le silence et dans les ombres de la nuit. J’étais sur le qui-vive, en quête d’un gorille; mais les naturels n’avaient pas l'air de s’attendre à en trouver là, quoique cet animal ne leur fût pas inconnu.

Ces forêts dépeuplées, si différentes des bois giboyeux du sud de l'Afrique, épouvantent le voyageur. N’ayant que la ressource de son

L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

fusil pour vivre, le malheureux se voit là en danger de mourir de faim, car les provisions des nègres sont si encombrantes qu’on ne peut pas en emporter beaucoup. Aiguillonnés ainsi par la crainte de la famine, nous poursuivîmes notre roule avec ardeur, et le soir du second jour j’avais fait, suivant mon calcul, à peu près soixantecinq milles depuis le dernier village des lsogos, dans une direction un peu tortueuse, et un peu plus de cent depuis le village de Remandji.

Le lendemain (31 décembre 1858), nous espérions atteindre le pays des Ashangos, où nous aurions pu nous reposer. Nous n'avions rien trouvé à tirer que deux petits oiseaux, dont je soupai ce jour-là. Mes hommes avaient encore quelques bananes.

Le jour suivant, le premier de l'année 1859, et le dernier, hélas! de mon excursion à l’est, nous partîmes de bonne heure, décidés à nous procurer des ressources quelconques avant la nuit, car nous étions à bout de provisions. Le terrain était devenu plus difficile que jamais, nos chemins étaient les lits des torrents; enfin, vers deux heures de l’après-midi, ce que je redoutais arriva : ma dernière paire de chaussure me manqua complètement. Mes souliers troués et mes semelles déchirées laissaient mes pieds à nu, et je me blessais à chaque pas. Les meurtrissures et les entailles me causaient tant de souffrances que je ne pouvais plus faire un mouvement sans crier. Cependant aucun indice d'habitation ne se montrait. Autant que nos regards pouvaient s’étendre en avant et à nos pieds , et ce n’était pas loin, nous ne voyions partout qu’une forêt épaisse et sombre.

La douleur me força de m’asseoir près d’un ruisseau où je trempai mes pieds tout saignants. Je fis allumer du feu, et tenant mon fusil tout prêt pour le cas où quelque pièce de gibier viendrait à se montrer, j’envoyai mes hommes en avant à la découverte d’un village. Évidemment, on s’était trompé en me parlant de trois journées de marche; mes hommes ne connaissaient pas le pays, et s’ils conservaient encore quelque ardeur, c’est parce que je ne donnais moimème aucun signe de découragement.

Us revinrent au bout d’une heure , sans avoir rien vu. Alors on dressa le camp pour la nuit. Je raccommodai mes souliers comme je le pus, pour la marche du lendemain ; nous mangeâmes le reste

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