RETRAITE CRUELLE
de nos bananes, je pris une gorgée d’eau-de-vie et je me couchai.
C’est ainsi que se termina pour nous le premier jour de l’an 1859. Le lendemain, mes pauvres pieds étaient plus enflés que jamais. Ils ne pouvaient pas entrer du tout dans mes souliers déchirés. Je ne savais plus comment poursuivre mon entreprise. Continuer d'aller en avant sans provisions, c'était impossible. Mes hommes ramassèrent quelques graines sauvages et quelques noix, dont on fit une espèce de déjeuner; puis je tirai d'un sac, où je les tenais depuis longtemps en réserve, deux petits drapeaux que j’avais dessein de planter sur le point le plus reculé où il me serait donné de parvenir.
Ne gardant qu’un homme avec moi, j'envoyai les autres escalader un pic de montagne qui s’élevait à quelque distance sur ma droite. De là, malgré la hauteur du rocher, la vue ne pouvait être encore que très-bornée, à cause de l’épaisseur de la forêt. Je leur recommandai de me dire ce qu’ils auraient découvert ; en môme temps , je leur donnai mon fusil pour tuer ce qu’ils pourraient trouver.
Les braves gens partirent et rapportèrent, au bout d'une heure, un petit singe et un serpent de douze pieds de long, de l’espèce boa. Ils me donnèrent le singe, et dînèrent avec le serpent; il leur en resta même quelque chose.
Voyant décidément qu’il m’était impossible de pousser mon voyage plus loin, je dis à deux de mes hommes de grimper sur l'arbre le plus haut que je pus découvrir, et d’attacher à son sommet le pavillon américain et le pavillon français1. Quand je les vis se déployer au vent, je fis pousser trois acclamations par ma troupe en l'honneur de la bannière étoilée et du drapeau tricolore. Je partageai avec elle le reste de mon eau-de-vie.
Nous fîmes en une seule fois notre déjeuner, notre dîner et notre souper ; je bus un verre de vin à la santé des amis que j’avais dans mon pays ; puis je bandai mes pieds blessés avec les manches de ma chemise; je les fis entrer doucement dans mes chaussures rajustées tant bien que mal, et nous commençâmes la retraite. Cette journée fut cruelle pour moi ; car ce voyage d'exploration me tenait au cœur
I . Voir le discours prononcé devant la Société do géographie à New-York, le 4 janvier <H60.
plus que je ne puis dire, et c'était une bien amère déception que de me voir arrêté juste au moment où je touchais presque à la solution d’un curieux et important problème géographique que j’allais laisser en suspens.
Je n’ai de cette marche rétrograde qu’un souvenir confus et fiévreux. Je me rappelle vaguement que l’état de mes pieds empirait au lieu de s'améliorer; que lorsque mes misérables souliers furent tout à fait en loques , je les assujettis d’abord avec des lianes , puis que je les jetai de côté , prenant pour me bander les pieds ce qui restait de ma chemise ; que le second et le troisième jour de notre marche, nous n’eûmes pas môme un petit oiseau à manger, et que nous allions machinalement, réduits par la faim et la souffrance à une sorte de stupide apathie; que le quatrième jour, un des hommes débusqua un gorille qui s’avança vers nous en rugissant, en se battant la poitrine, et en se balançant pour nous attaquer, et cela avec un bruit si horrible, avec des yeux si ardents de colère, avec des contorsions et des grimaces si effroyables, que, pour la première fois de ma vie, tiré de ma torpeur comme d’un rêve, et me croyant assailli par l’image du démon, je me serais enfui, si mes pieds ne m’avaient refusé le service. Je crois me souvenir encore que l’homme qui portait mon fusil tira l’énorme bête et la tua; que tous se ruèrent sur elle, qu'elle fut déchirée plutôt que découpée, et que cette chair, si répugnante qu’elle fût, apaisa la faim qui rongeait leurs entrailles.
Nous repartîmes, soulagés pour quelque temps des angoisses d’un besoin impérieux, moi traînant comme je le pouvais mes pieds nus ensanglantés et enflés, A travers un sol raboteux et hérissé d’épines, jusqu’à ce qu’enfin, au milieu du cinquième jour, nous aperçûmes les villages des Isogos.
Là je restai couché pendant trois jours, n’ayant qu'à moitié conscience de moi-même. On me donnait à manger; les femmes me bassinaient les pieds et me les frottaient d’huile ; car les femmes sont toujours bonnes et compatissantes, même dans cette Afrique si barbare.
Ensuite, pendant ma maladie, je fus pris du désir ardent de revoir mon pays. J’avais une envie extrême de me retrouver au bord de la mer. Chaque jour mon impatience croissait, mon inaction me pesait ;