SINGULIÈRE MÉPRISE
La nuit qui précéda mon départ, je couchai au palais du roi, dans une chambre très-malpropre, sur l’invitation de Sa Majesté, qui croyait sans doute m’accorder une insigne faveur. Knlin, dans la matinée du 23, nous nous mîmes en route. J’avais ii peine dormi de la nuit, grâce aux assauts et aux gambades d’une prodigieuse quantité de rats, qui semblaient me disputer la possession de ma chambre. Je surpris mes gens en les faisant lever à une heure tout à fait indue. A cinq heures et demie, nous étions déjà en marche, moi en tète, ayant à mes côtés Aboko, le chef de ma troupe, et Niamkala, son second, et suivi de quatre autres chasseurs et de vingt-trois jeunes gens, nos porteurs et nos auxiliaires.
I.e chemin que nous prîmes traversait de belles prairies qui, entourées chacune de forêts épaisses, ressemblaient à des jardins naturels au milieu d'un pays sauvage. Il ne nous fallait pas beaucoup de temps pour gagner les fourrés. Vers trois heures. Aboko nous prévint (pie nous pouvions d’un moment à. l’autre rencontrer des éléphants ou des buffles; peu de temps après, nous aperçûmes en effet un taureau, qui se tenait sur la lisière du bois et qui nous guettait. Il resta en place quelques minutes, hors de notre portée , et se retourna ensuite pour regagner son asile, évidemment peu satisfait de notre apparition. \ous nous élançâmes pour lui barrer le chemin, et je me postai à un passage du bois, pendant qu’Aboko et deux autres devaient circonvenir la bête et la rabattre de mon côté. Tout â coup, je vis quelque chose qui s’approchait de moi sous le sombre couvert de la forêt ; en y regardant de près, je crus que c’était un de mes hommes qui marchait en se baissant; l’individu venait vers moi, et je m’avançais sans défiance de son côté, jusqu'à une éclaircie du bois; là, il m’aperçut, et. poussant un cri aigu, il se rejeta dans le fourré. Alors je reconnus que dans l’obscurité (car le jour pénètre à peine sous ces épais feuillages) j’avais pris un chimpanzé pour un homme. J’étais contrarié, car l’animal, quand il s’était enfui, n’était guère qu’à quarante pas de moi, et j’aurais pu aisément tirer sur lui. Tout aussitôt mes hommes revinrent , et se prirent à rire de ma méprise, dont ils me savaient assez mauvais gré, car ils ne voyaient aucune ressemblance entre eux et l'animal; ils imputèrent cette erreur à mon ignorance, et en partie, comme je le sus plus lard, à mon manque de courage. Ouanl à celte
SI L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
dernière idée, j’eus heureusement, peu de temps après, l’occasion de les désabuser.
Reprenant notre route, nous tuâmes bientôt une gazelle que nous emportâmes pour notre souper; de fait, nous paraissions être dans un pays très-giboyeux. Pour la première fois je m’abandonnais à de riantes espérances; car, bien que nous n’eussions vu enn^e que quelques faibles animaux , d’abord un chimpanzé qui s’était sauvé dans le bois, puis un ngiro (singulier animal, de la taille d’un âne, avec des jambes plus courtes, sans cornes, et noir, avec une tache jaune au milieu du dos. probablement un quadrupède encore inconnu), puis enfin une ou deux gazelles, fuyant légèrement hors de notre porlée, nous avions distingué une grande quantité de traces, particulièrement d’éléphants, et en somme je pressentais quelques bonnes aventures de chasse. Mais je m’aperçus que j’aurais dfi me munir de ma carabine rayée, car, dans ces prairies, l’herbe est si basse, qu’il m’était impossible d’approcher un animal avec mes fusils à deux coups, dont la portée était calculée pour des terrains moins découverts.
A six heures, nous campâmes au milieu d’une prairie; mes hommes allèrent récolter dans la forêt la plus proche une immense quantité de bois mort et allumèrent des feux capables d’être vus à une grande distance. Notre souper se composa de venaison rôtie et de bananes; assez bon repas pour des affamés comme nous. Bientôt après, h sept heures, nous étendîmes nos pieds vers le feu, enveloppés, moi dans ma couverture, et mes hommes dans tout ce qu’ils avaient pu ramasser de feuilles et d’herbe. Il ne faut pas s’étonner si les pauvres diables aiment le feu; ils sont vêtus très-légèrement, et les vents, malgré le voisinage de l'Équateur, sont dans la saison sèche trèsfroids et très -piquants, lorsque le soleil n’est plus là pour les réchauffer. Je ne pus goûter de repos, à cause du froid, malgré mon épaisse couverture.
Nous avions fait à peu près vingt-cinq milles, dont dix à l’estnord-est. à travers un pays vraiment magnifique, ondulé et accidenté, pays de prairies comme je l’ai dit, sur une terre légère et sablonneuse, en vue de forêts sombres qui ressemblaient à de belles îles vertes, au milieu d’un océan de lumière. Les bois servaient d’asile à de norn-