‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 26 sur 247 · UN CAMPEMENT DANS LA PRAIRIE · texte numérisé non relu

UN CAMPEMENT DANS LA PRAIRIE

breux troupeaux de buffles sauvages (bus brachicheros) el d'antilopes, qui venaient la nuil dans les grands champs de gazons, pour s’ébattre et pour paître.

En même temps, le pays était très-coupé, et les plus hautes collines aboutissaient brusquement & des précipices, au bord desquels on se trouvait arrêté tout h coup et qui laissaient voir, à cent pieds de profondeur où même plus, de petits vallons menant à d’autres hauteurs. retraites paisibles el ombreuses où nous pouvions souvent distinguer des animaux en marche ou au repos. Nous eûmes à traverser une gorge de montagnes sur un gros arbre ; c'était le lit d’un torrent qui se précipitait dans la mer. Nous traversâmes ainsi trois ou quatre petits cours d’eau, tous limpides et d’un agréable aspect; mais à moins que les petits vallons inférieurs ne fussent plus arrosés (ce que je suis porté à croire), le pays me semblait manquer un peu d’eau.

La nuit était claire et très-froide pour l’Afrique, et je ne pouvais dormir, quoique j’eusse placé mes malles du cûté du vent. Aussi, vers deux heures, fis-je lever tout mon monde pour nous remettre en roule, pensant que nous aurions plus chaud en marchant qu’en restant couchés. Ils en furent tous bien aises; pauvres gens! ils avaient souffert plus que moi. Heureusement il faisait clair de lune, et nous pouvions voir distinctement à nous conduire dans la prairie. Une couple d’heures d’une marche forcée nous conduisit à un bois touffu, situé de façon à nous abriter contre le vent. Là nous fîmes à la hâte un feu formidable et nous nous étendîmes de nouveau pour prendre quelque repos jusqu’à six heures, moment où le soleil allait se lever et où le cri de la perdrix grise (franenlinus stjuamaluit) nous réveilla.

Le soleil levant nous trouva en route; devant nous s'étendait une belle prairie; sur ses bords, au loin, paissaient tranquillement des troupeaux de buffles, qui rentrèrent vile dans le bois. Tant qu’ils demeurèrent en vue, ils donnaient «à ce lieu sauvage une singulière couleur de civilisation; je croyais voir une grande ferme, au mois de juin, avec son bétail et son fourrage déjà prêt à être fauché; tableau d’ancien paysage transporté, avec son calme et sa beauté, dans les déserts de l’Afrique.

Vers deux heures, nous arrivâmes au bord d’un grand étang ou petit lac, et là, pour la première fois, je vis des hippopotames. Une

r.fi L'AFRIQUE EQUATORIALE.

douzaine de ces massives et pesantes créatures s'ébattaient et renâclaient dans l’eau, tantôt soulevant leurs tètes difformes, tantôt plongeant jusqu'au fond. Abuko m'engagea a ne pas en tuer, disant avec raison (pie nous ne pourrions pas les retirer de l’eau, et que le meilleur moment pour les surprendre était celui où ces animaux venaient paître sur la rive pendant la nuit.

Bientôt après nous parvînmes dans un endroit découvert et je vis à une certaine distance ce que je pris d'abord pour un troupeau de buffles, et ce qui se trouva être une caravane marchant de notre côté. Dès que ces gens nous aperçurent, ils prirent des dispositions en cas d’attaque, car lù où nous étions il n’y a pas de loi, et la main de chaque homme se lève contre son frère. Le plus grand nombre se cacha dans l'herbe, et, après une courte reconnaissance, quatre des leurs, bien armés, se détachèrent et vinrent nous demander si nous voulions la paix ou la guerre. Quand ils me virent, ils furent tout à coup frappés de surprise, et leurs craintes firent place à la stupéfaction à l'idée qu’un homme blanc s'était, aventuré si loin dans l'intérieur; ils crièrent à leur troupe de venir voir l'olongani.

Je fus aussitôt entouré d’une foule curieuse; beaucoup d’entre eux n'avaiant jamais vu d’homme blanc, quoiqu'ils eussent été en relations avec nos intermédiaires nègres. Ils se rendaient au sud et à l'est, avec du tabac, du sel et d’autres denrées, dans l'intention d'y acheter des esclaves et de l’ivoire. C’étaient des Shekianis, le peuple dominant dans cette partie de l’intérieur.

Nous les laissâmes à leur étonnement, pressés que nous étions d’arriver à un village que nous atteignîmes enfin vers le milieu de l'après-midi. Ce village, nommé Ngola, était la résidence d'un chef shekiani appelé Njambai. et vassal du roi Bango. Celui-ci lui envoyait , par l’entremise d’Aboko, l’invitation de me donner l’hospitalité aussi longtemps que je voudrais m’arrêter là pour chasser. Ce village contenait environ cinquante cabanes de bambou qui s’étendaient sur deux rangs le long d’une grande rue, îi la manière africaine; et l’aspect général avait un air de propreté qui n’est pas ordinaire aux Africains.

Comme nous approchions . les femmes «pii m’aperçurent s'enfuirent dans leurs maisons en poussant des cris. Rien au monde ne

NGOLA.

cause plus de frayeur, dans un village de l'intérieur de l’Afrique, que la première apparition d’un homme blanc. Les femmes et les enfants se sauvaient comme s’il y allait de la vie, et avaient l’air de croire que la seule vue d’un blanc allait les tuer. Les hommes cependant 11e paraissaient pas effrayés, et quoique Njambai n’eût jamais vu d’homme blanc, il m’accueillit avec une véritable courtoisie. Aboko lui délivra le message du roi Bango, h quoi Njambai répondit que lui -même était maître de tout le pays environnant, et que j'aurais autant de chasseurs que j’en désirerais ; quand tout fut ainsi arrangé à ma satisfaction , on me conduisit avec honneur h la demeure du frère du roi. Chinshooko; c’était la plus commode, de l'endroit, et elle fut aussitôt appropriée à. mon usage.

La cabane de Njambai était bâtie comme toutes les autres, en bambou, avec une toiture de feuilles de palmier, et un plancher de fange durcie. Tout l’intérieur en était très-propre; aux murailles étaient accrochés quelques tableaux coloriés, envoyés probablement par Bango; quoiqu'il n’y eût pas de chaises, il se trouvait là deux bancs de bois, recouverts de nattes, sur lesquels le roi et moi nous nous assîmes pour causer. La maison était d’environ vingt pieds de long, sur dix de haut et dix de large et avait une véranda sur sa façade.

Je m’aperçus que le bonhomme était très-flatté de ma visite ; car c’était un honneur qui , heureusement pour moi . n’était encore échu à aucun des chefs ses rivaux. J’étais donc sur d’être bien traité. De fait, j'avais la meilleure maison, et à peine avais-je arrangé mes effets qu’on me servit à dîner. Le repas consistait en bananes bouillies et rôties . en patates douces, en poulets bouillis et en singe rôti. Je ne touchai pas à ce dernier mets, car le singe ressemble trop à l'homme, et je trouve qu’il faudrait être bien affamé pour en goûter. Après dîner, j’envoyai au roi quelques têtes de tabac de Virginie, le plus agréable cadeau que je pusse lui faire, le tabac américain étant très -rare dans l’intérieur, et beaucoup meilleur que la plante indigène. Il m’envoya en retour une magnifique botte de cannes à sucre.

Au total. Ngola me surprit. Je ne m'attendais pas à trouver tant de propreté chez les indigènes, l'as une herbe dans toute la longue

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rue. La cabane de Chinslmoko que j’occupais était spacieuse et commode; elle valait bien celles de Sangatanga. et la porte avait une serrure et une elef. Tous mes bagages une fois rangés, le digne Chinshooko me remit la clef, en me donnant à entendre que les gens du pays pourraient bien me dérober mes effets s’ils en étaient tentés par des portes ouvertes. Le village est situé à peu près à soixante milles à l’est de Sangatanga, et bien qu'aucun Européen blanc n’y ait jamais paru, je remarquai autour de moi quelques traces de civilisation.

I/? lendemain était un dimanche; je restai tranquillement chez moi. heureux d’avoir un jour de repos et de réflexion. J'avais grand’ peine à empêcher mes hommes de chasser; ils disaient que le dimanche pouvait bien exister pour les blancs, mais qu’eux n’avaient rien à y voir. Ce qu’il y a de sur, c'est que, lorsque nos coutumes se trouvent ainsi en contact et en opposition avec les leurs, la seule réponse que les nègres sachent faire, et qu’ils appliquent à toute chose, c’est que le Dieu qui a fait les blancs n'est pas le Dieu qui a fait les noirs.

Le roi et une bonne partie de son peuple se réunirent alors autour de moi. et nos discours de part et d'autre nous étonnèrent mutuellement. Je leur dis que leurs fétiches et leurs grigris ne servaient à rien et n’avaient aucun pouvoir, et qu’il était absurde d'attendre quoi que ce fut d'une pure idole de bois qu'un homme avait fabriquée et qu'un autre homme pouvait brûler. Je leur dis aussi qu’il n’y avait rien de réel dans la sorcellerie , qu’on avait tort de tuer les gens qui en étaient accusés, qu’il n’y avait qu'un seul Dieu, cl que tous les blancs et les noirs devaient également l’adorer et le servir comme le maître suprême. Tout cela n'excita que des murmures de surprise et d’incrédulité.

Alors le roi prit la parole et me félicita de ce que, nous autres blancs, nous étions assez favorisés de notre Dieu, pour qu'il nous envoyât du ciel des fusils et de la poudre.

Là-dessus, le frère du roi remarqua qu'il dev ait être bien agréable d’avoir des rivières d'alougou (de rhum) coulant toute l'année, dans notre pays, et que, pour sa part, il aimerait bien à vivre sur les bords d'une rivière comme celle-là.

Je répondis que nous fabriquions nous -mêmes nos fusils, ce qu’aucun des assistants ne parut croire, et qu'il n'y avait pas de

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