‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 32 sur 247 · COUP TIRÉ SUR UN BUFFLE · texte numérisé non relu

COUP TIRÉ SUR UN BUFFLE

masse et se transportent quelquefois assez loin au prix do bien des fatigues.

Leurs superstitions sont du caractère le plus dégradant et le plus barbare. Je remarquerai seulement que la croyance à la sorcellerie est générale chez eux et occasionne beaucoup de malheurs. Le temps des idoles, des bons et mauvais esprits, des grigris, des fétiches et des enchantements, ne paraît pas près de finir. Tout ce qui a rapport à la superstition religieuse sera traité en détail dans un autre chapitre.

En plusieurs endroits, les Shekianis sont connus sous des noms particuliers; les principaux sont les Mbondemos ou Ndemos, Mbichos, Ntaiinous et Acoas , — ces derniers habitent l’intérieur entre le Gabon et le cap Lopez, — les Mbikis, Mboushas et Ibouais; tous parlent les dialectes des Shekianis, mais ils se maintiennent en tribus distinctes; l'emplacement occupé par ces petits peuples se trouvera sur la carte.

Nous avions fixé au 30 notre départ pour retourner à Sangatanga. Je n’avais pas l'intention de me diriger immédiatement sur la côte; je voulais d’abord m’arrêter une couple de semaines au moins dans la forêt et dans les prairies qui s’étendaient sur notre route, sachant que, loin des villages, j’avais chance de rencontrer des animaux plus farouches, de ceux surtout que j’avais le plus à cœur de chasser. Je m’arrangeai avec le roi pour qu’il fournît de temps en temps des provisions aux hommes que je lui enverrais. Ayant ainsi pourvu h un soin qui est la préoccupation constante du voyageur dans ces contrées, rassuré contre la disette, même pour le cas où ma chasse n’aurait que peu de succès, je me mis en route avec ardeur. Nous prîmes un chemin ou un sentier qui s’écartait légèrement de celui par lequel j’étais venu, et qui me promettait de nouveaux points de vue. C’était une telle journée, bien pure; le temps était rafraîchi par une légère brise et je pris en patience la longueur des prairies.

Vers trois heures, nous vîmes devant, nous un petit lac sur les limites d’une riche pelouse, et, en regardant du côté de l’eau, j'aperçus entre le lac et nous un buflle solitaire. J’étais un peu en avant de ma troupe qui se coucha tout de suite à terre, pendant que je tentais

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l’approclie de l’animal. Le gazon étant presque ras, je craignais qu’il ne m’aperçût. Heureusement il entra à ce moment dans un sentier bordé de hautes herbes qui l’empêchaient de me voir, et je pus m’avancer tout à fait à sa portée; à l’instant précis où il sortit à découvert, je lirai. Il poussa un sourd mugissement de rage, et sans hésiter il fondit sur moi. Je me tenais prêt au second coup et j’avais déjà levé mon fusil pour lui envoyer une nouvelle balle, quand il fit un petit bond et tomba la tête en avant , et mort.

A cette vue , mes compagnons poussèrent un hourra de joie ; ils coururent à ma prise. L’animal fut écorché tout de suite, et on en dépeça les meilleurs morceaux. Nous campâmes au bord du lac, et nous eûmes à souper un rôti de buffle. Mes hommes étaient tous gras à lard, ayant toujours largement vécu de singes ou d’autres pièces de gibier, depuis que nous avions quitté Sangatanga. Ils me regardaient comme un grand et heureux chasseur; jamais ils ne s'étaient vus à pareille fête.

Nous étions à peu près à quinze milles du village de Njambai ; après une nuit passée là, je proposai d’établir un campement fixe dans cette jolie prairie, où nous avions de l’eau à proximité, et à côté de nous une grande étendue de forêt pour nos chasses. Mes hommes trouvèrent l’emplacement bien choisi et s’en promirent beaucoup d’avantages, car le lac devait attirer sur ses bords les bêtes qui auraient besoin de s’y désaltérer. Nous employâmes un jour à dresser notre campement, à le rendre confortable et à prendre toutes nos précautions. Heureusement nous étions dans la saison scche ; nous n’avions pas de pluie à craindre, mais seulement les vents froids de la nuit. Avec des branchages nous nous construisîmes des abris contre le vent. J’entassai mes malles pour protéger mon lit de ce côté, en ayant soin de les bien fermer; puis nous élevâmes des toits de feuillage au-dessus de notre couche, nous disposâmes des feux, et ma foi, voilà un village ! Au milieu de nos travaux, arrivèrent dix esclaves de Njambai , chargés de bananes (pie le brave homme avait envoyées après moi ; provisions fort bien venues.

Quand tout fut fini et que le souper fut prêt, j’avertis sérieusement mes hommes d’être honnêtes et de tenir leurs mains chez eux. C'étaient de bons enfants; mais en général tous ces sauvages ont l’habitude

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UN K SOIItÊE DANS LES BOIS.

du vol et je les ai trouvés plus fripons encore que partout ailleurs dans les endroits oii la traite est en vigueur, et où les nègres sont en contact avec les blancs de la dernière classe. Aussi, je menaçai de tuer sans miséricorde le premier qui m'inquiéterait dans ma propriété : « Et alors, dis-je avec beaucoup de fermeté, quand je vous aurai fait sauter la cervelle, je réglerai mes comptes avec votre roi. » A quoi Altoko répondit froidement que le règlement de comptes ne pourrait plus leur être avantageux ; autre exemple de l’humeur caustique des Africains.

Au total, ils protestèrent bien haut de leur honnêteté. Mais je savais bien à quelles tentations ils étaient sujets, les pauvres diables ! et je me fiais plus à la certitude qu’ils avaient de voir tuer le voleur qu’ii leurs bonnes résolutions.

Quand cette petite affaire fut arrangée, nous nous assîmes autour du feu. Le soleil se couchait à ce moment. Dans une vaste chaudière suspendue au-dessus du foyer bouillait une grosse pièce de buffle bien succulente ; devant nous était un grand tas de bananes rôties à point ; assis en rond tout près de ce feu immense, car la fraîcheur du soir commençait à se faire sentir, nous soupàmes de bon appétit, moi mangeant dans une assiette et me servant d’une fourchette, insignes de civilisation que j’ai toujours eu soin de transporter avec moi, mes compagnons, au contraire, prenant les feuilles fraîches pour plats, et se servant de la « fourchette de l’homme noir, » comme ils appellent leurs cinq doigts.

Après le repas, ils burent une cruche de vin de palmier, qui avait été envoyée de Ngola; puis, pour couronner la fête, j’allai ii mon coffre, et, soulevant le couvercle, pendant que les faces brillantes de ces noirs me couvaient d’un oeil pétillant de désir, j’y pris une grosse tête de tabac de Kentucky. Cela « mit tout à l’envers, » si je puis parler ainsi. Ce fut un hourra de joie quand je distribuai à chacun sa part. Quelques minutes après, ils étaient étendus vers le feu et fumaient avec cet air de béatitude épanouie que prennent tout de suite les Africains, à la moindre aubaine de feu et de tabac. Vinrent ensuite de bizarres récits, à propos d'accidents de chasse ou de sorcellerie et de mauvais esprits , le tout approprié à la sauvagerie pittoresque des lieux environnants; et ils restaient toujours là, couchés, narrant

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