‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 34 sur 247 · UN LÉOPARD ENTRE DEUX PROIES · texte numérisé non relu

UN LÉOPARD ENTRE DEUX PROIES

Pendant ce temps, notre buffle se tenait stupidement tranquille eu avant du son troupeau, à peine à. vingt-cinq pas de nous, sans se douter de la présence de tant d’ennemis formidables et ne pressentant guère les étranges incidents auxquels il allait devoir la vie.

Nous fîmes alors un mouvement de côté; je regardai à travers une trouée, et j’aperçus un énorme léopard, une femelle, ayant & son côté un tout petit léopardeau. La bête tourna la tête au léger bruit que nous fîmes, et nous vit. Jusque-là elle avait guetté le buffle avec tant d’attention qu'elle ne s’était pas doutée de notre approche. Comme je surveillais ses mouvements, il me sembla voir passer dans son regard je ne sais quelle apparence d’indécision. Elle avait, comme nous, plus de gibier en vue qu’elle ne s’y était attendue, et ne savait lequel attaquer le premier. Sa longue queue battait de droite et de gauche et ses yeux flamboyaient, en attendant qu’elle se décidât. Mais je la tirai d’embarras; car, en moins de temps que je n’en mets à écrire ceci, je lui envoyai une balle dans la tête ; en même temps Aboko fit feu sur le petit léopard et le tua.

Je crus que mes hommes deviendraient fous de joie quand nous les appelâmes pour recueillir nos prises. Le léopard est un des animaux les plus redoulés de ces forêts. Le gorille, dit— ou, tue le léopard, mais il n’est pas si dangereux pour l’homme que cet énorme chat. Aussi regarde-t-on comme un grand exploit le fait d’avoir abattu un

Nchéri, — petite gazelle.

de ces animaux. Tout le camp était dans l’ivresse; on tira des coups de fusil, et l’on poussa de grands cris. Au milieu de ce tapage. Niainkala revint avec quelques sangliers et un nchéri, curieuse pe-

lite bêle, heureux supplément pour mes notes d’histoire naturelle.

Après souper, nos hommes se peignirent le corps, autre signe de joie, et chantèrent des chansons sur les léopards jusqu’à ce que je les envoyasse se coucher, ce qu’ils ne firent que le matin. Ils dansaient, ils chantaient victoire, ils injuriaient le léopard et triomphaient sur son corps; ils lui adressaient des compliments sur sa beauté. C’était en effet un très-bel animal. Ils criaient : « Maintenant tu ne tueras plus personne ! tu ne mangeras plus les chasseurs ! tu ne sauteras plus sur ta proie! » lit ainsi de suite, et ces farces provoquaient leurs éclats de rire.

Le lendemain me révéla toute la portée de leur enthousiasme et toute la valeur d’un pareil triomphe. Attiré par une vive altercation vers l'endroit oii j’avais suspendu le corps pour le garantir des fourmis, je trouvai Niamkala exprimant sa résolution formelle d’avoir le bout de la queue du léopard, tandis que le reste des chasseurs prétendait y avoir autant de droits que lui, et que les non combattants, les porteurs de notre bagage, leur jetaient en silence des regards d’envie, en regrettant sans doute de ne pouvoir pas faire valoir les mêmes prétentions. On m’apprit alors que l'heureux possesseur du bout de la queue du léopard était sûr de réussir auprès des femmes et devait, par la vertu de ce talisman, conquérir autant de cœurs qu’il en pouvait désirer.

Je me moquai d’eux, et je mis à part la queue tant désirée pour la donner à celui qui se conduirait le mieux ; je croyais la querelle apaisée; mais un nouveau différent éclata : Aboko, Niamkala et h'ariko voulaient chacun la cervelle tout entière de l'animal. Ce second article semblait devoir être disputé encore plus que le premier, et je vis le moment où on allait en venir aux mains. Je sus cette fois que la cervelle, convenablement séchée et mêlée à je ne sais quel autre ingrédient magique appelé monda, procurait à son possesseur un courage intrépide et un bonheur constant à la chasse. Mes trois chasseurs n’avaient pas besoin d'une telle amulette pour se donner du cœur, et je parvins enfin à leur persuader que la partie, dans ce cas, avait, autant de vertu <[ue le tout.

Ceci réglé, je m'aperçus qu’on avait placé devant moi le foie du léopard. Comme je n’y attachais aucune valeur, j'allais le repousser

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