‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 36 sur 247 · UN ÉLÉPHANT ABATTU · texte numérisé non relu

UN ÉLÉPHANT ABATTU

la difficulté de l’approcher. L’herbe était brûlée dans toutes les directions sous le vent de l’animal , et nous n’osions guère nous aventurer du côté du vent, de peur qu’il ne flairât notre voisinage.

Je fus ainsi obligé, bien à contre-cœur, de céder l’honneur du coup à Aboko, dont les yeux brillèrent de plaisir à l’idée de montrer son adresse.

Armant son fusil, il se coucha dans l’herbe courte et se mit h ramper vers l’éléphant , lentement , à plat ventre. C’était un bel épisode de la tactique usitée dans les bois. Nous nous tenions derrière les arbres, où nous nous étions réunis pour nous concerter, et nous observions Aboko glissant à travers les herbes, pareil à un gros boa constricteur; car les faibles reflets que son dos noir et luisant nous renvoyait, à mesure qu’il s’éloignait de nous, rappelaient tout à fait les ondulations d’un grand serpent.

A la fin il nous devint impossible de distinguer aucun mouvement. Dès lors tout fut silence et attente inquiète, jusqu’à ce qu’une détonation, dont le bois et la plaine retentirent, arrachât des cris de frayeur à des singes et à des oiseaux, occupés peutêtre comme nous à surveiller les approches de notre chasseur, mais à un point de vue plus favorable. Quand la fumée se fut dissipée, je vis l’énorme bête chanceler sans trouver d’appui, rejeter sa trompe en l’air et laisser tomber au pied d'un arbre sa lourde masse inanimée. Les hommes poussèrent un cri de triomphe, et nous courûmes tous vers le bloc de chair informe qui râlait dans les convulsions de l’agonie. La halle d’ Aboko était entrée dans la tête, au-dessous de l’oreille, et, pénétrant dans la cervelle, avait tout de suite déterminé la mort.

Aboko se mit à faire des marques superstitieuses sur la terre , autour du corps; quand il eut fini, nous primes une hache que nous avions apportée, et nous brisâmes le crâne pour en détacher les défenses. Elles appartenaient de droit à Aboko, mais, comme esclave du roi Bango, il était tenu d’en donner une à son noir tyran. Le produit de l'autre devait être partagé entre toute la troupe, Aboko retenant naturellement la plus grosse part. Ces défenses ne pesaient que trente livres chacune.

Nous dormîmes cette nuit - là à côté de notre prise , et les indi—

gènes allumèrent un cercle de feux pour écarter les visiteurs importuns. Le lendemain malin, quand la nouvelle de notre victoire se répandit au campement, tous les camarades vinrent chercher la masse de chair et la fumèrent immédiatement pour l’envoyer à Sangatanga, où elle devait être vendue cl distribuée.

Je n’ai jamais vu d’hommes plus heureux que ces pauvres diables. Ils ne mangeaient que de la viande, mais ils en mangeaient en telle quantité, que plusieurs d’entre eux se rendirent malades. Je fus obligé de leur donner du laudanum dans de l’eau-de-vie pour les guérir de la diarrhée. Le camp est plein de viande, et, comme nous n’avons pas de sel, tout cela ne sent pas trop bon. Je me suis fait bâtir un réduit séparé, sous le vent du camp, pour me préserver de cette odeur. A la nuit, les nègres se couchent autour du feu; ils boivent du vin de palmier qu’ils ont récolté des arbres voisins, et fument du tabac quand je suis généreux avec eux.

Cependant j’empaillais tous les animaux qui valaient la peine d’être emportés. Comme nos provisions étaient abondantes et le temps magnifique, comme mes hommes étaient pleins d'ardeur, et moi-même en bonne santé, nous ne nous pressions pas, et nous pouvions nous permettre de perdre dans l'inaction un jour ou deux.

Le là , des traces fraîches de sanglier avaient été aperçues près du campement, et trois de nous partirent pour chasser l’animal. Nous n’étions pas encore bien loin quand nous entendîmes à, notre droite des grognements; nous nous mîmes tout de suite à l’alTùt derrière quelques arbres; mais on peut s’imaginer de quelle horreur je fus saisi lorsque, marchant précipitamment et sans regarder, je trébuchai sur quelque chose qui me barrait le chemin et qu’en baissant les yeux je vis un gros serpent, de l’espèce des boas, couché et ramassé dans ses replis contre mon arbre. Un seul coup d’œil m'apprit que l’animal était dans un état d’engourdissement , suite probable de la digestion d'un repas trop copieux. A peine bougea-t-il, et il ne leva pas la tête.

Je courus à Niamkala, je lui empruntai un grand coutelas qu'il portait sur lui; puis, d’un seul coup, je séparai le python en deux tronçons, qui se mirent à se tortiller hideusement dans tous les sens. Pendant ces convulsions de la mort, le monstre rejeta une petite

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